LIVRE XV. — LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE A LA BARRE
de service à la Conciei^erie ; ce qui fut ponctuellement exécuté (1). Il était environ dix heures et demie quand s’ouvrirent devant le grand proscrit les portes de la maison de justice du Palais (2).
Nous avons dit comment Charlotte Robespierre s’était alors présentée à la Conciergerie, demandant à voir ses frères; comment, après s’être nommée, avoir prié, s’être traînée à genoux devant les gardiens , elle avait été repoussée durement, et s’était évanouie sur le pavé. Quelques personnes, saisies de commisération, la relevèrent et l’emmenèrent, comme on a vu plus haut, et quand elle recouvra ses sens, elle était en prison (3), tant les Thermidoriens avaient hâte de faire main basse sur quiconque était soupçonné d’attachement à la personne de leur victime.
A l'heure où Robespierre était conduit à la Conciergerie, la séance conventionnelle s’était rouverte, après une suspension de trois heures. On vit alors se produire à la barre de l’Assemblée toutes les lâchetés dont la bassesse humaine est capable. Ce fut à qui viendrait au plus vite se coucher à plat ventre devant les vainqueurs et faire œuvre de courtisan en jetant de la boue aux vaincus. Voici d’abord le directoire du département de Paris qui, la veille, avait commencé par s’aboucher avec la commune , qu’il s’était empressé d’abandonner dès que les chances avaient paru tourner du côté des conjurés de la Convention (4). Il accourait féliciter l’Assemblée d’avoir sauvé la patrie. Quelle dérision! Ensuite se présenta le tribunal révolutionnaire, si attaché à Maximilien, au dire de tant d’écrivains superficiels. Un de ses membres, dont le nom n’a pas été conservé, prodigua toutes sortes d’adulations à la Convention, laquelle, dit-il, s’était (Couverte de gloire. Tout dévoué à la Représentation nationale, le tribunal venait prendre ses ordres pour le prompt ju-
(1) Ripport du officiers de ssnti, uM luprd, — H. Michelet s’ut donc trompé qaand il a écrit, sur nous ne saroos quel renseignemeut, que les comités « fireot faire à Robespierre l’inuiile et dure promenade d’aller à niôtel-Dicu. • {Uishire de la Hé~ vofufion, t. VH, p. 517.)
(f) « Reçu à la Conciergerie le nomé Robespierre atoé, Coutbon, Goubeau, amené pritonnié per le citoyen &ueqoet, juge de paix de la section de la Cité, le 10 thermidor de l'an il* de la République une et indivisible, i» Y. Richard fils. ^Pièce de la collce^ lion Beuchoi.)
(3) Mémoires de Charlotte Robespierre, p. 145.
(4) Vers sept heures le directoire s'adressa en ces termes à la commune : « Les adrni* nistrateurs du département au conseil général de la commune. Citoyens , nous désirons connaître les mesures que la commune a prises pour U tranquillité publique, nous vous prions de nous en informer. • Trois heures plus tard, il écrivait au président de la Convention : « Citoyen, le département , empressé de faire exécuter les décrets rendus par la Convention nationale, me charge de vous inviter ii lui en envoyer sur-le-champ une expédition. » (Pièce de la collection Beuebot.)
BISTOIRB DE ROBESPIERRE
gement des conspirateurs. Une difficulté cependant entravait sa marche, et, par la bouche de Fouquier-Tinville, il pria l’Assemblée de la lever au plus vite. Afin d’exécuter les décrets de mort, il n’y avait plus qu’é les sanctionner judiciairement; mais pour cela la loi exigeait que l’identité des personnes fût constatée par deux officiers municipaux de la commune des prévenus; or tous les officiers municipaux se trouvaient eux-mêmes mis hors la loi ; comment faire 1 Ce scrupule de juriste sembla irriter les cannibales altérés du sang de Maximilien. « Il faut, » dit Thuriot, « que l’échafaud soit dressé sur-le-champ, que le sol de la République soit purgé d’un monstre qui ^tait en mesure pour se faire proclama' roi. » Sur la proposition d’Élie Lacoste, l’Assemblée dispensa le tribunal de l’assistance de.s deux officiers municipaux , et décida que l’échafaud serait dressé sur la place de la Révolution, d’où il avait été banni depuis quelque temps (1).
Fouquier-Tinville et le tribunal révolutionnaire se le tinrent pour dit. Des ordres furent donnés en conséquence par l’accusateur public, et, tandis qu’au Palais s’accomplissait la formalité de la constatation de l’identité des victimes par le tribunal , l’instrument sinistre s’élevait à la hûte. Vers cinq heures du soir, vingt-deux victimes, premier holocauste offert à la réaction par les pourvoyeurs habituels de la guillotine, se trouvèrent prêtes pour l’échafaud. Parmi ces premiers martyrs de la démocratie et de la liberté figuraient Maximilien et Augustin Robespierre, Saint-Just, Couthon, Le Bas, les généraux La Valette et Hanriot, le maire Fleuriot-Lescol, l’agent national de la commune Payan, l’officier municipal Bernard, et un jeune homme nommé Vivier, mis hors la loi uniquement pour avoir présidé la société des Jacobins dans la nuit précédente.
Ce jour-là 10 thermidor devait avoir lieu une fête patriotique en l’honneur des jeunes Barra et Viala, dont Robespierre, on s’en souvient, avait prononcé l’éloge. Mais au lieu d’une solennité destinée à fortifier dans les cœurs l’amour de la patrie, la République allait offrir au monde le spectacle d’un immense suicide. Quand les funèbres charrettes sortirent de la cour du Palais, des imprécations retentirent dans la foule, et les outrages aux vaincus commencèrent pour ne cesser qn’avec le dernier coup de hache. On eut dans la rue comme le prélude de l’immonde comédie connue sous le nom de bal des vicUmes. De prétendus parents des gens immolés par la justice révolutionnaire hurlaient en chœur au passage des condamnés; insulteurs gagés sans doute, comme ces pleureuse.^
(1; Uoniltur du 12 Ihcrmidor (30 juillet 1"94/.
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