LIVRE XI. — l.'ÉVÊQUE DE S.MHT-FI.OlJR
En ce lenips-là aiTivaienl en foule à Paris les députés des assemblées primaires, qui au nombre de liuit raille environ venaient apporter h laConvention nationale l’acceptation de la constitution par les départements. Comme on craignait que les révoltés de Lyon, de Bordeaux ou de Marseille, n’eussent confié à quelques-uns de ces commissaires, les croyant à l'abri de toutes recherches, d’importantes dépêches pour leurs amis ou leurs complices de Paris, on soumit les envoyés des départements en révolte à une investigation rigoureuse, et plusieurs furent trouvés porteurs de papiers compromettants. Cette mesure donna lieu îi une réclamation assez vive de la part de l’évèque de Saint-Flour, Thibault, membre de la Convention. Or, il se trouva précisément que plusieurs lettres adressées ît Thibault, et déposées au comité de Salut public, contenaient des détails sur !(• système et les espérances des révoltés. A cotte révélation faite par Cou thon, l’évêque invoqua sur son républicanisme le témoignage de Robespierre, auquel, dit-il, il s’était trouvé acco/(f quand, du temps de l’Assemblée constituante, .son collègue avait été calomnié pour prix de son courage et de ses sentiments républicains. Ainsi^appelé en témoignage, Robespierre convint que sous la première Assemblée l’évêque de Saint-Flour ne s’était pas montré excellent royaliste. Mais cela ne couvrait pas à ses yeux les fautes commises depuis, et il ne put s’empêcher de lui reprocher amèrement d’avoir écrit, dans le temps, à la société de Saint-Flour, pour l’engager à faire marcher des troupes contre Paris et contre la Montagne (1); ce qui expliquait parfaitement la nature des dépôtshes adressées à l’évêque et dont Robespierre demanda la lecture pour l’enseigement de tous. L’aft'aire en resta là, et si l’évêque Thibault eut quelques inquiétudes, il en fut quitte pour la peur.
Au reste, l’immense majorité des commissaires était animéi; du patriotisme le plus ardent. Témoins des désordres occasionnés en France par la levée de boucliers girondine, et pouvant se convaincre, par leurs yeux, combien étaient calomnieux les bruits répandus contre la capitale et la Convention, ils maudissaient les promoteurs de guerre civile. Le 7 août, ils parurent aux Jacobins, et l’un d’eux, Royer, curé de Chàlon-sur-Saône, prit la parole en leur nom pour flétrir les libellistes infâmes qui avaient calomnié Parfs,
(1) Jftmileur du 7 août 1793.
DISTOIltE IIE nOüESPlEnilE
et dont la mort seule pouvait sxpicr les forfaits. « Mais non, » ajoutait-il, « ils vivront pouj' (•luliircr le supplice de l’égalité, pour être témoins de notre bonheur, et ils seront livrés à d’éternels remords. » Robespierre alors monta ;i la tribune au bruit des applaudissements provoqués par la harangue du précédent orateur. Il félicita les envoyés des assemblées primaires de donner pour la quatrième fois un démenti aux e.spéranees des coupables ennemis de la Révolution. En 89, lorsque, malgré les intrigues des ordres privilégiés, ils s’étaient rangés sous les étendards de la liberté naissante; au 10 août, en marchant en ma.sse pour écraser la tyrannie; après le 31 mai, quand ils avaient su résister aux fallacieuses paroles des plus perlides des hommes, toujours ils s’étaient montrés les plus dévoués enfants d(! la patrie, comme ils le faisaient aujourd’hui encore en unissant leurs vœux et leurs efl'orts û ceux de leurs frères de Paris pour le triomphe de la République et l’anéantissement des conspirateurs. Maximilien engagea les commissaires des départements h faire hommage de leur adresse è la Convention, alin que, sous les auspices de r.\ssemblée, elle fût distribuée à tout le peuple et obtînt par l;i plus de poids et d’authenticité. Et comme ces envoyés de la République s’étaient engagf's solennelle- ^ ment îi ne pas rentrer dans leurs foyers avant que la France fût libre et la patrie sauvée, il engagea la société des Jacobins :’i profiter de leur présence pour maintenir à son ordre du jour^cetle question qui dominait toutes les antres ; le salut public. Tout cela fut adopté à l’unanimité (t).
Le lendemain même les commissaires étaient admis à la barre de la Convention, et, après avoir présenté l’énergique adresse dont la veille ils avaient donné lecture aux Jacobins, ils défdaient dans la salle au retentissement des chants patriotiques et aux cris mille fois répétés de vive la République ! vive la Montagne ! Une soïte de commotion électrique fut ressentie par tous les membres de l’Assemblée. C’était le moment, selon Robespierre, de porter le dernier coup à la tyrannie et de proclamer l’arrêt de mort de ceux qui déchiraient le sein de la République. Ce manifeste de la liberté, de l’égalité et de la vertu, il voulait qu’on le proclamât è la face de l’Europe. « Il faut, » dit-il, « présenter cet acte sublime aux amis et aux ennemis de la France : aux amis de la France, afin qu’ils relèvent une tète triomphante ; aux patriotes opprimés, afin qu’ils essuient leurs pleurs. » Interrompu un moment par les plus vifs a|>plaudisscments : « Il faut, » reprit-il, « le présenter aux tyrans, afin
(1) Journal des débats et de la correspondance de la société des Jacobins, numéro 4CT .
LIVItE XI. — AXMVERSAinE Uü 10 AOUT
qu'ils reculent d’épouvante en voyant ce faisceau sur lequel doivent se briser toutes les puissances de l’Europe. » Sur sa proposition, l’Assemblée décréta que cette adresse serait insérée au liul- Iclin et distribuée, à un grand nombre d’exemplaires, dans toutes les parties de l’Europe (1).
Le 10 août 1793, jour anniversaire de la chute de la monarchie, avait été consacré à l'inauguration de la con.stitution républicaine. Ce fut une grande et solennelle journée, comme toutes les fêtes de la République, lesquelles témoignent de la foi sincèrement patriotique de nos pères. Nous n’avons à rendre compte ni des cérémonies, dont l'ordonnateur fut David, ni des discours prononcés par Hérault-Séchelles, comme président de lu Convention, aux diverses stations où s’arrêta le cortège : disons seulement que tous les cœurs frémirent d’espérance, et que les ennemis de la Révolution durent retirer de ce spectacle la conviction qu’on ne viendrait pas aisément à bout d’un peuple qui mêlait tant d’enthousiasme à tant d’héroïsme (2).
Ce jour-là la Convention n’avait point eu de séance , mais dès le lendemain elle reprenait courageusement l’œuvre du salut de la patrie. On aurait pu croire, au début de la séance, que, fatiguée déjà, elle était disposée à abandonner à d’autres la conduite de la Révolution. En effet, Lacroix, jugeant finie la mission de cette Assemblée, en avait implicitement demandé le remplacement. Cette proposilioti, convertie d’abord en décret, n’eut cependant pas de suite, et nous avons vu plus haut avec quelle vivacité Robespierre la combattit aux Jacobins (3). La Convention ne pouvait se séparer, à sou avis, avant le jour où la République aurait triomphé de tous ses ennemis ; et les envoyés des assemblées primaires avaient fait serment de ne se retirer qu’après que la Convention aurait décrété des mesures de salut public. Ces mesures suprêmes, ils allèrent eux-mêmes, le 12, les réclamer à la barre. Barère venait de pré.senter un sombre tableau de la situation de la République, quand le délégué des commissaires obtint la parole. « Il n’est plus temps de délibérer, il faut agir. » Tel fut le texte de son discours. Le moment était arrivé, suivant lui, de donner un grand exemple à l’univers, » de faire mordre la poussière » à nos ennemis, et pour cela il conseillait l’appel au peuple, la levée en masse, l’arrestation de tous les suspects. Hérault-Séchelles, pré-
II) Journal det dibait el de» dterelt de la Convention, numiro 315, p. lOA.
(3) Yoj., pour los diluils de celte Hte , l'Bieloire parlemenlaire , 1. XXVIII , p. 436 et euiT.
(3) Journal dee dibale el de la eorreepondance de la eociéli dee Jacobine, numéro 470. Séance du 11 nodl, utii «uprd.
IIISTOIHE DE ROKESnEDDE
sidcnl actuel de la Coiiveiilion, Gariiier (de Saintes) et Fayolle, appuyèrent tour à tour les vani\ de l'oi ateur de la députation. Le dernier témoigna un étoniienitînt profond de ce que, malgré les décrets rendu.s contre les aristocrates, aucun de ceux-ci n'eût encore reçu la moindre égratignure. Puis relenlit encore à la tribune, comme un coup de tonnerre, la grande voix de Danton. De même qu’il avait naguère provoiiué l'établissement du tribunal révolutionnaire, de même il va être aujourd’hui le porte-voix de la Terreur. « Les députés des a.ssemblées primaires, » s’écria-t-il, « viennent d’exercer parmi nous l’initiative de la terreur contre les ennemis de l’intérieur. Répondons à leurs vœux. Point d’amnistie à aucun traître. L’homme juste ne fait point de grAce au méchant. Signalons la vengeance populaire par le glaive de la loi promené sur les conspirateurs de l’intérieur... » A son tour il réclama l’arrestation do tous les suspects, et, s’emparant d’une idée précêdeinmcnt émise par Barère au nom du comité de Salut public, il proposa à la Convention d’investir les huit mille envoyés des assemblées primaires du droit de dresser dans tous les départements l’état des armes, des subsistances, des munitions et de mettre quatre cent mille hommes en réquisition.
Robespierre prit ensuite la parole. « La victoire est certaine, » dit-il, « pui.squ’enfin nous sommes déterminés à vaincre. Le terme des coupables victoires de la tyrannie est passé , puisqu’enlin nous allons déployer contre elle les seules armes qui puissent la terrasser : le courage invincible et la sagesse qui doit le diriger. Ne nous le dissimulons point : c’est moins A leurs forces et même A leur perfidie que nos ennemis doivent leurs succès. Nous avons trop facilement cru que le génie du peuple suffisait pour rompre les entraves de la trahi.son. Nous avons été trop indulgents pour les traîtres. » D’après lui, l’impunité de La Fayette et de Dumourie/, avait été un encouragement aux conspirateurs. Il fallait avec soin purger l’armée de tous les généraux perfides. Craignait-on de ne pouvoir les remplacer? « Il suffit de trois héros, » poursuivait-il, « pour sauver la République; ils sont cachés dans les rangs ; ayez la volonté de les découvrir, et vous trouverez des généraux vraiment dignes de la confiance nationale. » Comme il prophétisait! Hoche, Marceau, Jourdan, allaient surgir en effet au soleil de la République. Appuyant de sa parole les redoutables propositions de Danton, il demanda, lui aussi, que le glaive de la loi planAt sur les têtes des conspirateurs afin d’apaiser les mènes do tant de patriotes immolés A Toulon, A Marseille et A Lyon, par la hache des tyrans; il demanda qu’on mît la plus grande activité A déjouer les manœuvres et les trames