LIVRE XI. — KERMENTATIOM B.ANS l'.\UIS
la ville de Toulon s’était livrée aux Anglais. Cette nouvelle, jointe à tant d'autres nouvelles sinistres, aux excitations des royalistes, à la crainte de la famine, porta au comble la fermentatiou de la capitale. Le i septembre, dès la pointe du jour, des groupes nombreux parcourent les rues et entourent Thotel de ville en criant : « Du pain ! du pain ! » Chaumette se rend îi la Convention, présidée par Robespierre. Il informe l’A.ssemblée de ce qui se passe. « La Convention,» répond Robespierre, «s’occupe des subsistances, et, par con.séquenl, du bonheur du peuple (1). » Le procureur général de la commune retourne à l'hétel de ville et donne lecture d’un décret portant que le maximum des objets de première nécessité serait incessamment fixé. Mais cela ne suffit pas à calmer l’agitation de la foule. « Ce ne sont pas des promesses qu’il nous faut, » s’écrient les mi!neurs, «c’est du pain, et tout de suite. » Chaumette alors requit le transport à la halle d’une quantité de farines suffisante à la subsistance du lendemain, et il ajourna le peuple au jour suivant pour aller inviter la Convention à mettre sur pied une année révolutionnaire destinée à a.ssurer les levées, à favoriser les arrivages et à arrêter les maineuvres des riches. Hébert, après lui, émit le voeu sinistre que la guillotine suivît chaque rayon, chaque colonne de l'armée révolutionnaire (2).
La séance des Jacobins s'ouvrit, on le conçoit, sous de sombres auspices. Dès le début, le luthier Renaudin annonça que les contrerévolutionnaires se réjouissaient tout haut, aux portes mêmes du club, de la chute prochaine de la Républii|uc, comme si déjà ils eussent été sûrs de la réussite de leurs noirs projets. Un membre engagea ensuite la société à s’occuper du renouvellement du personnel des postes, composé encore en majeure partie des créatures de Roland et de Clavières, et fort capable en conséquence d'entraver le service. Robesjiierre appuya cette proposition, puis il s'étendit longuement sur le complot formé par les ennemis de la Révolution d'affamer Paris et de plonger le peuple de la capitale dans le sang et dans le désespoir, complot dont le comité de Salut public avait, dit-il, les preuves entre les mains. Quelques jours auiiaravant, répondant, comme président de la Convention, à une députation de citoyens de Vineennes qui étaient venus manifester leurs craintes au sujet de la rareté des vivres, il s'était écrié : « L’aristocratie, l'avarice et la tyrannie coalisées font tous leurs efforts pour perdre la liberté; ils mettent tout en usage pour réussir, et la Con-
(I) Jfoni/eurdu 6 septembre 1793.
(â) Voir, pour plus de détails, les pièces citées dans VUùioxre parimentairetL XXIX, p. et suiT.
HISTOIRE HE HODESPIERRE
venlion n’a cessé de veiller pour déjouer leurs complots. Elle a une dernière conspiration à déjouer ; c’est celle qui a pour but d’affamer le peuple... Mais ce n’est pas assez que la Convention veille, il faut qu’elle soit secondée par ceux qui .sont dépositaires d'une portion de l’autorité nationale, et qui trop souvent ont trahi leurs devoirs. Respectez les lois, ayez confiance dans vos représentants, et soyez sûrs qu’ils ne négligeront rien pour apporter remède à vos maiixjt).» A peu près semblable fut son langage, dans la soirée du i, aux Jacobins. Des lois sages et en même timips terribles, dit-il en substance, pourvoiront aux besoins du peuple et déjoueront les trames perfides ourdies par ses ennemis pour l’insurger par la faim, l’affaiblir par le dénûment, l’exterminer jiar la misère. Si les accapareurs et les fermiers opulents voulaient ii’èlre que les sangsues du peuple, le peuple en ferait justice lui-même; mais il fallait se méfier, ajoutait-il, des contre-révolutionnaires, dont le but était de rendre les patriotes suspects aux patriotes, et qui, mêlés aux groupes stationnant aux portes des boulangers, s’efforçaient d’irriter la foule par des projios perfides. On trompait les citoyens eu les inquiétant sur les subsistances. La malveillance et la trahison étaient, selon lui, les principales causes des désordres dont la cajiitale avait été le théâtre dans la journée, « On a voulu, » dit-il, « armer le peuple contre lui-même, le jeter sur les prisons pour égorger les prisonniers. » On espérait sans doute .sauver les coupables et fidre périr l’innocent, le patriote incarcéré par erreur. Et même, lui avait-on assuré, dans le moment où il parlait, Pache était assiégé à l’hôtel de ville, non parle vrai peuple, mais par des intriganus dont il avait ù subir les insultes et les menaces (2).
Au.ssitôt la société arrêta l’envoi d’une députation de vingt membres il la commune pour vérifier les faits et instruire le peuple sur ses véritables intérêts. La députation venait de partir quand un citoyen déclara avoir été averti par un membre même de la commune qu’un attroupement de malveillants stationnaient sur la place de Grève, et que déjà le maire avait été injurié par eux. — Vous voyez, reprit alors Robespierre, quels sont les moyens employés afin d’égarer le peuple. C’était à la Convention, aux sociétés populaires, aux .sections, au peuple tout entier de Paris, à s’unir étroitement pour surveiller les intrigants et prévenir les coups qu’on s’apprêtait à porter aux autorités constituées.
Après Robespierre parut à la tribune le curé de Ghâlon-sur-
(1) Séance du 26 août 1793. — Voy. le Moniteur du 28.
(2) Journal des débats et de la correspondance de la société des Jacobins, numéro é90.