‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 48 sur 354 · LIVRE XI. — BARÈRE DÉFENDU PAR MAXIMILIEN H · texte numérisé non relu

LIVRE XI. — BARÈRE DÉFENDU PAR MAXIMILIEN H

Saône, Royer. 11 venait, Tâme navrée de douleur, incriminer cerains membres du comité de Salut public, d’après une conversation qu’il avait eue à Auxerre avec le patriote Loys. Barère et Cambon, entre autres, auraient avoué à Loys qu’à leurs yeux l’état de Marseille et de Lyon n’était point un état de rébellion, et que les réclamations de ces deux villes étaient légitimes. Celle dénonciation était grave et pouvait amener un orage sur les membres ainsi inculpés. Robespierre s’empressa de le conjurer. Sans révoquer en doute le propos rapporté par un de .ses collègues du club, il lit remarquer qu’il avait été tenu du temps de l’ancien comité, par des gens peu aptes à deviner une conspiration, et à une époque sans doute où Lyon et Marseille n’avaient pas encore levé ouvertement l'étendard de la révolte. Mais il ne se contenta pas de cela. Cet envieux, qui à diverses reprises avait défendu les ministres, le comité de Salut public et Danton, prit celte fois la défense de Barère, dont personnellement il n’avait cependant pas eu à se louer. Ou n’a peuA-étre pas oublié l’ordre du jour perfide proposé par ce dernier lors de l’inconcevable attaque de Louvet contre Maximilien. « Quant à Barère, » dit-il, «j’aurais peut-être plus d’une raison de me plaindre, car Barère m’attaqua personnellement dans un temps où tous mes ennemis réunissaient leurs efforts contre moi; mais je ne sais pas me ressouvenir des injures particulières quand il s’agit du salut public. Je déclare donc que j’ai toujours vu dans Barère un homme faible, mais jamais l’ennemi du bien public. Je vous le répéterai quand il le faudra, si jamais on cherchait à faire valoir contre lui des inculpations de même nature. » Puis il vanta les services rendus par Barère, l’ardeur avec laquelle, au sein du comité de Salut public, il s’occupait des intérêts de la patrie. Si un moment il avait pu être abusé par une faction criminelle, il n’avait pas laissé échapper depuis l’occasion de témoigner énergiquement combien il abhorait les principes de cette faction. Robespierre, ne paraissant pas concevoir l’ombre d’un doute sur la sincérité de son collègue, ne lui ménagea pas les éloges, et il s’étendit complaisamment sur son zèle, sur sa franchise et sur son énergie, qui croissait avec les dangers de la patrie.

Le curé de Chalon-sur-Saône se montra beaucoup plus sceptique; il connaissait bien rame double de Barère. Aussi, après avoir signalé sa marche tortueuse dans la Révolution, ne craignit-il pas d’affirmer que si le côté droit eût été victorieux, Barère, triomphant et tranquille, insulterait aujourd’hui aux Jacobins anéantis. « Robespierre, » dit ensuite Royer, «ton âme est pure; tu crois telles celles de tous ceux avec qui tu communiques, et c’est tout simple :

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il est de l’essence d’une Ame candide, d'un cœur pur, d’un esprit droit, de ne pus soupçonner dans autrui le crime qui n'esl pas dans Ini-nième (1). » Combien avait raison le curé de Chûlon-sur-Saône, et comme après Thermidor llarère prendra soin de jusiifier ses paroles sévères! Mais il était dans la destinée de Robespierre d’élre indignement et lâchement calomnié par ceux dont il fut le défenseur, et ])ar ceux mêmes qu’il sauva de l’échafaud.

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Royer ne s’était pas contenté do rendre hommage A la pureté d’Ame de Robespierre. Au dire de celui-a i, la foule qui avait parcouru les rues de Paris et envahi la place de Grève aurait été menée par des intrigants auxquels il attribuait les insultes (>rodiguées au maire. Le curé de Châlon-sur-Saône sembla croire, lui, que cette multitude avait été dirigée par d’ardents et sincères révolutionnaires, puisque, par une motion d’une excessive violence, il engagea les jacobins A s’associer A ses manifestations. La vérité est que le peuple obéit A la fois aux excitations des enragés qui poussaient la Révolution aux extrêmes, cl A celles des royalistes qui, .sous le masque du jiatriolisme, cherchaient A la perdre par l'exagération des mesures révolutionnaires. Tout présageait pour le lendemain une sombre et décisive jourtiée.

Il faut suivre pas A pas dans le Moniteur les péripéties de cette longue et mémorable séance du jeudi 5 .septembre. C’était le dernier jour de la présidence de Maximilien Robespieye. Depuis le 23 août, date où il avait pris le fauteuil (2), il n’avait pas manqué une .seule fois de présider la Convention, et pour rien au monde il n’aurait déserté son poste un jour qui devait être signalé par des orages annoncés d’avance. C’est donc par la plus étrange des inadvertances qu’un historien célèbre affirme qu’on ne le vil pas le 3, et que les Dantonistes seuls reçurent le choc de la foule (3). Ce fut préci-

(1) VoT, le Journal det débats et de la correspondance de la société des Jacobins, numéro 490, ubisuprà.

(2) Ëi noQ pas le 26, comme le dit M. Michelet, t. VI, p. 270.

(3) C'est ici qu'il convient d’admirer le» fantabies historiques auxquelles se livre M. Michelet. Il suppose, d'après son éternel système, que des amis inquiets a gardaient Robespierre»). — «Les dames Duplay, vives, tendres, impérieuses, aurontfermé la porte et tenu sous clé Robespierre. Ce qui est s&r, c’est qu'on ne le vil pas le 5...» t. VI. p. 271. — D'ob U résulte que, pour cette séance si importante du 5, M. Miclielet n'a même pas consulté le Journal des débats et des décrets de la Conventioii, ni U Moniteur des 6, 7 et 8 septembre, oh la présence de Robespierre est si nettement indiquée.

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sèment le contraire qui eut lieu, et si, dans le courant de cette longue séance, Robespierre descendit un moment du fauteuil, il le reprit presque aussitôt.

Cette séance fameuse prit, dès le début, une tournure formidable, et l'On put voir combien tous les cœurs étaient disposés à l’inflexibilité. Merlin (de Douai), le puissant jurisconsulte, vint, au nom du comité de constitution, présenter ,’i l’Assemblée un rapport sur la nécessité de diviser le. tribunal révolutionnaire en quatre sections. Surchargé d’affaires, le tribunal, disait le rapporUmr, ne peut suffire il tout. «Cependant,» ajoutait-il, « il importe que les traîtres, les cons[tirateurs, reçoivent le plus tôt possible le cliAtimcnt dû à leurs crimes; l’impunité ou le délai de la punition de ceux qui sont sous la main de la justice enhaidit ceux qui trament des complots: il faut (jue prompte justice soit faite au peuple.» Et sans discussion l’Assemblée vota le redoutable décret proposé par son comité de législation.

Ce décret était à peine adopté que le président annonçait à la Convention qu’une députation de la section de la Cité demandait îi lui donner lecture d’une pétition sur les subsistances. A cette députation en succéda une autre ayant à sa tète le maire de Paris, Pache, et le procureur général de la commune, Chaumette. Dans un sombre discours, celui-ci développa les grjefs populaires. De nouveaux seigneurs, non moins avides, non moins cruels et insolents que les anciens dont ils avaient acheté ou affermé les terres, s’étaient élevés, dit-il, sur les ruines de la féodalité et spéculaient sur la misère publique, tarissaient les sources de l’abondance. Les lois sages rendues par la Convention pour la répression du crime et du brigandage demeuraient sans exécution. A la voix de rAssenibléc, les métaux sè changeaient en armes tyrannicides , mais où était le bras qui devait tourner ces armes contre les poitrines des traîtres? demandait l’orateur. Il était temps d’en finir avec les ennemis de l’intérieur. C’était à la masse du peuple à les écraser, sans rémission, de son poids et de .sa volonté. Puis, .s’animant par degrés : « Et vous. Montagne, îi jamais célèbre dans les pages de l’iiistoire, .soyez le Sinaï des Français! Lancez au milieu des foudres les dé-crets éternels de la justice et de la volonté du peuple !... Plus de quartier, plus de miséricorde aux traîtres! — Non! non! s’écrie-t-on à la fois dans toutes les parties de la salle. — Si nous ne les devançons pas, ils nous devanceront ; jetons entre eux et nous la barrière de l’éternité! » Presque à chaque phrase des tonnerres d’applaudissements interrompaient le procureur de la commune. « Les patriotes de tous les départements, et le peuple de Paris en parti-

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culier, ont jusqu’ici montré assez de ])atience.... Le jour de la justice et de la colère est venu.... Hercule est prêt, remettez dans ses mains robustes la massue, et bientôt la terre de la liberté sera purgée de tous les biàgands qui l’infestent! » En conséquence, il réclama au nom du peuple la formation immédiate d’une année révolutionnaire suivie d’un tribunal incorruptible et do l’instrument du supplice, et portant sur ses enseignes l’inscription suivante : a Paix aux hommes de bonne volonté, guerre aux affameurs, protection aux faibles, guerre aux tyrans, justice et point d’oppression. » De tous les points de la salle de nouvelles acclamations retentirent et se prolongèrent durant plusieurs instants. Robespierre, comme président, répondit à la députation que l’Assemblée ne manquerait pas de prendre sa demande en considération, et il l’invita aux honneurs de la séance. « La liberté, » dit-il, « survivra aux intrigues et aux projets des conspirateurs. La sollicitude de la Convention s’étend sur tous les maux du peuple. Que les bons citoyens se réunissent; qu’ils fassent un dernier elTort : la terre de la liberté, souillée par la présence de .ses ennemis, va en être affranchie. Aujourd’hui leur arrêt de mort est prononcé, cl demain l’aristocratie cessera d’être ( 1 ) . »

Chaumette reprit la parole afin de proposer à la Convention de décréter que les jardins de tous les domaines nationaux renfermés dans Paris seraient défrichés et cultivés pour l’approvisionnement de la ville. Au lieu de statues et de fleurs « aliments du luxe et de l’orgueil des rois, » des pommes de terre. Cette proposition fut moins bien accueillie, chacun sentant avec raison que les arts étaient tout aussi nécessaires aux républiques qu’aux monarchies, et que, les grands artistes sortant du peuple, il eût été absurde de priver de leurs chefs-d’œuvre la masse de la nation. Il ne faut pas oublier que les plus gracieux ornements du jardin des Tuileries ont été commandés ]iar le comité .de Salut public (2). A peine Chaumette a-t-il cessé de parler, qu’une foule immense délile dans la salle , au bruit d’acclamations enthousiastes. Alors se croisent dans tous les sens les propositions les plus terribles. Moïse Bayle convertit en motions toutes les mesures réclamées par les citoyens de Paris, et il en demande l'insertion au Bulletin. Raffron du Trouillet veut qu’il soit enjoint au ministre de l’intérieur d’organiser dans la journée même l’armée révolutionnaire; Dusaulx opine pour que les Champs-ftlysécs soient, comme les Tuileries,

(1) C'est par erreur que MM. Bûchez et Roux uietleDt cette réponse dans la bouche de Tburioi; ce ne fut que plus tard que celui-ci remplaça pour quelques instants Robespierre au fauteuil. — Voy. VlIisioiTe parlementaire, l. XXIX, p. 38.

(ïS) Voy. aux Archives les plans cl projets soumis au comité et exécutés en partie.

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transformés en culture utile; Billaud-Varonne insiste pour l’arrestation immédiate de tous les ennemis de la Révolution; il somme ses collègues de décréter la peine de mort contre tout administrateur coupable de négligence dans l’exécution d’une loi quelconque, et de voter séance tenante le mode d’organisation de rarniée révolutionnaire. Il n’avait point parlé du tribunal ambulant destiné à marcher h la suite de cette armée, Léonard Bourdon répare cet oubli ou cette omission volontaire. Nous sommes dans une .salle d’armes, il n'est plus temps de temporiser, s’écrie Gaston, et il demande la fermeture des barrières et l’incarcération de tous les mauvais citoyens. Jean-Bon Saint-André, au nom du comité de Salut public, engage la Convention à ne point précipiter ses décisions, le comité devant sous une heure lui présenter un rapport sur la situation; l’Assemblée, frémissante, se refuse îi tout délai, docile, à la voix de Billaud-Varenne, qui lui crie ; « Il faut agir ! »

A ce moment paraît à la tribune l’énergique ligure de Danton, et à sa vue éclatent dans les galeries et dans la salle d’incroyables applaudissements. Jamais l’épre génie de la Révolution ne se révéla avec plus de puissance et d’énergie. A quoi bon attendre le rapport du comité de Salut public pour décréter l’armée révolutionnaire’? La mesure était d’ailleurs insuffisante à ses yeux. « Il reste îi punir, » dit-il, « et l’ennemi intérieur que vous tenez, et ceux que vous aurez, à saisir. Il faut que le tribunal révolutionnaire soit divisé en un assez grand nombre de sections pour que tous les joure un aristocrate, un scélérat, paye de sa tête ses forfaits. » Et les applaudissements de redoubler. Il demanda encore que les assemblées sectionnaires s’assemblassent extraordinairement le jeudi et le dimanche; qu’une paye de quarante sous indemnisAt l’homme du peuple du temps enlevé A son travail, proposition jadis émise par Robespierre, et qu’une somme de cent millions fût confiée au ministre de la guerre pour la fabrication des armes et l’armement de tous les bons citoyens. Sa triple proposition fut adoptée au milieu d’un enthousiasme qui tenait du délire. Une communication électrique s’était établie entre la salle et les tribunes; tous, députés et assistants, les mains en l’air et agitant leurs chapeaux, faisaient retentir l’enceinte de la Convention des cris mille fois répétés de Vive la République ! comme si en effet, par ces mesures extraordinaires, on venait d’assurer son salut.

Mais cela ne suffit pas à Billaud-Varenue. Il réclame le rapport d’un décret qui interdisait les visites domiciliaires pendant la nuit. Il nous faut, dit-il, aller chercher nos ennemis dans leurs tanières. Tout noble ou tout prêtre qui, îi la réception du présent décret, ne

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se trouverait pas en résidence dans sa municipalité, devait être, selon lui, considéré comme suspect. Harére veut présenter quelques observations là-dessus; on se refuse à l’entendre, comme si on le soupçonnait capable d'intentions modérées; il fallut toute la fermeté de Robespierre pour lui maintenir la parole. Il se borna, du n'ste, à proposer que les comités révolutionnaires, réorganisés et composés de vrais patriotes, fussent chargés de procéder sui^le-champ au désarmement et à l’arrestation des gens suspects, et qu’il leur fût donné plein pouvoir à cet effet pour agir sans l’intervention d’aucune autorité quelconque. Mise aux voix par Thuriot, à qui Robespierre, épuisé, venait de céder le fauteuil, cette proposition est aussitôt convertie en décret. Survient alors une députation des sections de Paris jointe à des commissaires de la société des Jacobins. Elle réitère les demandes précédemment exprimées, réclame le prompt jugement des Girondins et invite l’As.semblée à mettre la Terreur à l’ordre du jour. Thuriot l’informe des mesures déjà décrétées. Les bons citoyens, au lieu de trend)ler, béniront, pense-t-il, le moment où l'on aura arreté les moyens de fixer le .sort de la Révolution. « Tous les .scélérats périront sur l’échafaud, la Convention l’a juré solennellement. » Admise également aux honneurs de la séance, cette nouvelle députation traverse la salle au bruit des jilus chaleureux a|)plaudissements. Peu après. Merlin (de Douai) reparut à la tribune. Rappelant la perfidie avec laquelle, depuis le commencement de la Révolution, l’aristocratie s’était attachée à discréditer les assignats, et les efforts qu’elle tentait aujourd’hui pour faire haus.ser le prix des objets de première nécessité, il proposa à la Convention l’adoption d’un décret punis.sant de mort tout individu convaincu d’avoir, avec intention de favoriser les ennemis de la République, tenu des discours tendant au discrédit des assignats, de les avoir refusés en payement, et donnés ou reçus à perte. Ce décret sévère venait d’être adopté sans avoir soulevé aucune objection quand Robespierre reprit le fauteuil.

Il y était à peine remonté qu’arrivent des comniis.saires de la section de l’Unité, porteurs de vanix pareils à ceux qu'avait déjà entendus l’Assemblée. Ils insistent de plus pour l’exécution des loiscontrç l’agiotage et l’accaparement, et le maintien de la Convention à son poste jusqu’à rétablissement définitif de la constitution. La réponse de Robespierre mérite d’être mise sous les yeux du lecteur : o Le peuple sera libre, » dit-il, « car il est aussi raisonnable, aussi éclairé et généreux qu’il est intrépide. 11 sera libre, car le génie de la liberté guide ses démarches. 11 fait tourner contre ses ennemis les pièges qu’ils lui tendent, et chaque conspiration n’est qu'un nouveau

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