LIVRE XI. — MÉMORABLE SÉAXCE DE 5 SEPTEMBRE
moyen de faire éclater la vertu publique. La Convention nationale doit être digne d’un tel peuple, elle le sera. Elle a senti dès longtemps les grandes vérités que vous venez de lui ra|)peler; elle en a fait la règle de ses devoirs. Elle a pris, depuis qu’elle est dégagée des conspirateurs qu'elle renfermait dans .son sein, les moyens de rendre le peuple heureux. Et si, pour son bonheur, il ne faut que le sacrifice de notre vie, nous nous dévouerons tous, pourvu que la liberté triomphe. Notre récompense sera l’amour i;t l'estime de ce peuple pour lequel nous nous serons glorieusement immolés. » Cette fois ce furent les paroles de son président que l’Assemblée salua de ses plus vives acclamations.
On entendit ensuite un homme célèbre dans les fastes de la Révolution, Drouet, le maître de poste de Vareunes, dont le langage contrasta singulièrement avec celui de Robespierre. Patriote intègre et sincère, mais nature exaltée, Drouet, dans le délire de son patriotisme, eut des expressions qui révoltèreuf la cou.science de la Convention. « Avertissez les suspects, » dit-il, «que si par impossible la liberté était menacée, vous les massacreriez impitoyablement. » Et, continuant, malgré les murmures: « Déclarez que vous ne rendrez aux tyrans la terre de la liberté que couverte de cadavres...; que les hommes suspects répondront sur leurs tètes des malheurs de l’État.... » Mais l’Assemblée aima mieux s’associer ;’i ces belles ])aroles de Thuriot : « Loin de nous l'idée que la France soit altérée de sang; elle n’est altérée que dejustice.» En les couvrant d’univei^ sels applaudissements, elle les lit siennes. Seulement la justice même commandait, à ses yeux, la punition exemplaire des coupables. Enlin parut Rarère, dont le langage devait nécessairement se ressentir des émotions de cette journée orageuse. Rellet des passions qui avaient agité la séance, son discours fut d’une violence excessive. On l’eût dit écrit à la lueur des torches qui incendiaient notre arsenal à Toulon ou nos magasins à Huningue. « Plaçons la Terreur à l’ordre du jour! » s’écria-t-il à son tour. « Les royalistes veulent du sang, eh bien ! ils auront celui des conspirateurs, des Brissot, des Marie-Antoinette ! » Selon lui, Brissot avait dit et imprimé que les tètes d’une partie des membres de l’Assemblée tomberaient avant la sienne; on cherchait îi arrêter par la terreur la marche de la Révolution ; mais la terreur se retournerait contre les ennemis de la République. «Les royalistes veulent troubler les travaux de la Convention ; conspirateurs, elle troublera les vôtres! Vous voulez faire périr la Montagne!... eh bien! la Montagne vous écrasera.... » I.a Convention, après l’avoir entendu, décréta, séance tenante et sans discuter, qu’il y aurait îi Paris une force armée composée de six mille
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hommes eide douze cents canonniers, destinée à comprimer les contre-révolutionnaires, ;i exécuter, partout où besoin serait, les lois révolutionnaires et les mesures de salut public prises par la Convention nationale, et à protéger les subsistances. Quant au tribunal et h la guillotine, dont plusieurs memlires avaient réclamé l’adjonction à l’armée révolutionnaire, le comité de Salut public n’en voulut pas. Enfin, sur une dernière proposition de Billaud- Varenne, l’Assemblée renvoya devant le tribunal révolutionnaire les anciens ministres Lebrun et Clavières.
Il était cinq heures et demie quand fut levée cette séance ù jamais fameu.se oit fut en quelque sorte décrétée la Terreur (1). Nous avons dû en rendre compte avec quelques détails, parce qu’elle est pour ainsi dire le point de départ d’une ère nouvelle dans la Révolution, et parce qu’il était indispensable de faire connaître de la façon la plus précise dans quelle mesure Robespierre s’a.ssocia aux actes de celle rude journée. Sa coopération, comme on l’a vu, se borna à diriger les débats et à répondre à quelques députations. Le soir, l’.Asserablée lui nomma un successeur, et elle choisit, pour le remplacer à la présidence, l’homme dont l’impulsion avait été décisive, Billaud- Varenne, cœur d’acier, figure austère, et qui représente bien la Révolution dans ce qu’elle a de plus implacable et de plus sombre.
La Terreur! à ce mot nous sentons tressaillir tout ce que noire nature renferme de généreux et de sensible. Nous ne nous demandons pas si ce terrible 93 n’a pas été précédé d’une Terreur permanente et dix fois .séculaire, et surtout s’il n’a pas été suivi d’une autre terreur d’autant plus odieuse qu’elle était plus hypocrite, et que, s’exerçant au nom de la modération, elle égorgeait, celle fois, les patriotes par milliers, au lieu d’écraser les ennemis de la Révolution; malgré nous, l’humanité se révolte dans notre sein quand nous nous prenons à songer à toutes les victimes immolées, même pour le salut de la France. Et pourtant, si l’on y réfléchissait bien, telle bataille, parfaitement inutile et dont par dérision nous voilons d’un prestige de gloire les péripéties sanglantes, a coûté dix fois plus de .sang au genre humain que la Révolution tout entière. C’est une question encore débattue si le mouvement terrible
(i) Voyez, dans U Moniteur des 6, 7 et 8 septembre i793, la reproduction la plus complète qui existe de cette mémorable séance, dont les émoutantes péripéties semblent avoir été retracées avec un soin particulier.