LIVRE XI. — II, arrache a I.’kCHAFAÜII 73 GIRONDINS
jusqu'ici, contre les événements des 31 mai et 2 juin, et il proposa l’arrestation des signataires, en attendant qu'un rapport particulier sur leur compte fût présenté par le comité de Sûreté générale.
On allait passer aux voix quand Billaud-Varenne se leva pour réclaflier l'appel nominal. « 11 faut, dit-il, que chai'un se prononce et s’arme du poignard qui doit frapper les traîtres. » C’était dé.signer d’avance aux rancunes populaires et aux coups des enragés ceux qui croiraient devoir se refuser à sanctionner l’ostracisme d’un si grand nombre de leurs collègues. Pareille proposition, on s’en souvient peut-être, avait été faite par Billaud lors du vote sur la constitution, et elle avait échoué devant la résistance de Robespierre, lequel, sentant combien il était impolitique de chercher de nouveaux suspeçts dans la Convention, combattit, celte fois encore, la motion de Billaud-Varenne. « Je ne vois pas, » répondit-il,
« la nécessité de supposer que la Convention nationale est divisée en deux classes, celle des amis du peuple et celle des conspirateurs et des traîtres. Nous ne devons pas croire qu’il y ait ici d’autres conspirateurs que ceux désignés dans le rapport... » En conséquence, il demanda la mise aux voix pure et simple du décret d’accusation. C’était rendre à l’Assemblée sa liberté d’opinion. La Convention, s’empressant d'adopter la motion de Maximilien, vota par assis et levé aux cris de Vive la République! les conclusions du rapport de son comité de Sûreté générale.
Tout à coup, comme on allait, sur la proposition de Thiiriot, procéder à l'appel nominal des accusés pour qu’ils eussent à descendre îi la barre, un membre inconnu s’écria qu’on n’avait pas pris une mesure assez sévère îi l’égard des signataires de la protestation. Il les ixigardait comme aussi coupables que ceux dont ils avaient soutenu la cause, et réclamait également contre eux le décret d'accusation. Un silence lugubre plana sur l’Assemblée à cette propo- * sition inattendue. — L’ordre du jour, balbutia timidement une voix.
— Mais Os.selin soutint vivement la proposition. Il signala comme des contre-révolutionnaires, comme de vrais coupables, ceux qui avaient signé des protestations quand la République était en feu, et demanda aussi leur renvoi devant le tribunal ré'volutionnaire.
La Convention couvrit d'applaudissemcnUs ses paroles. Le glaive, on le voit, était suspendu sur les têtes des malheureux signataires. Amar se leva, comme pour leur porter le dernier coup. La conduite en apparence nulle de la minorité de l’Assemblée depuis le 2 juin, était, à ses yeux, un nouveau plan de conspiration concerté par Barbaroux, et il offrit de lire les pièces contenant les preuves du complot.
loi
inSTIMltK DE nonESPlEIlKE
Interdits, les meinlm's inculpés étaienl muets sur leurs bancs. Où donc étaient alors ceux qui, depuis, se sont douités comme ayant voulu sauver les Oirondins^ Où donc Parère? où Durand-Maillane, un des plus lAches |)armi ces lâches qu'on a appelés les crapauds du marais? où donc tous ceux qui, après Thermidor, se couchant à plat ventre devant les survivants de la Gironde, se vanteront d'avoir tenté d’arracher à la mort les membres de cette faction? Quoi! pas un cri de salul ne s’échaïqiera de la poitrine de ces hommes ! Quoi ! personne ne tentera d'arrêter la hache prête ii fra|>per! (Ten était fait des soixante-treize, car le décret d’accusation, c’était la mort ; l’Assf^tnblée allait les livrer au bourreau, quand on vil un membre quitter précipitamment sa place et s’élancer à la tribune. G’était Maximilien Robespierre.
Un silence profond se lit. Qu’allail-il dire? De ses paroles dépendait le sort des accusés. Or, la plupart d’entre eux lui étaienl essentiellement hostiles, et ce n’était certes pas leur faute s’il n’était point depuis longtemps tombé .sous les coups de la Gironde. Mais on n’a peut-être jias oublié que Robespierre avait, dans une circonstance solennelle, déclaré (]iie le plus beau jour de sa vie serait celui où, agissant comme accusateur public, il rencontrerait un innocent dans son plus mortel ennemi livré aux tribunaux, et pourrait lui prêter son apitui (I). Kh bien! aujourd’hui il trouvait moyen de tenir celte .sorte de promesse. 11 commença par s’opposer à la lecture des pièces dont avait parlé le rapporteur, la Convention ayant, selon lui, satisfait pour le moment à la justice nationale. Elle s’était honorée en n'épargnant ])as ceux de ses membres qui, lâchement perfides, avaient tourné contre le peuple les armes qu'il leur avait confiées pour sa défense; seulement, ajoutait-il, « la Convention nationale ne doit pas chercher â multiplier les coupaliles. C’est aux chefs de la faction qu’elle doit s'attacher; la punition des chefs é])oiivantera les traîtres, et sauvera la patrie. » Que s’il était d’autres criminels, le comité de Sûreté générale en présenterait la nomenclature, et rAs.semblée .serait toujours libre de les frapper. « Mais, citoyens, faites attention que parmi les hommes (|uc vous avez vus traîner le char des ambitieux que vous avez démasqués, il (>n est beaucoup d’égarés. Sachez... » Ici Robespierre fut interrompu par qnehpies murmures; les enragés, les Gufl'roy, les hébertistes de l’.Assemblée voyaient déjà leur proie leur échai>per. a Je dis mon oiiinion en présence du peuple, »
(1) Discour:! Il propos de l'inslatUtion du tribunat criminel, séance des Jacobins du 11 fétricr 1702.
LIVKK XI. — 11. AKHACHK A l.’ÉCIlAKAi;ri 7S OinOMU.XS 1 ,'J5
reprit-il tivec fermeté , « je la dis franehemcnt, et je le prends pour juge de mes intentions. Sacliez, citoyens, que vous ne serez véritablement défendus que par ceux qui auront le courage de dire la vérité, lors même que les circonstances sembleraient commander leur silence. » Les applaudissements éclatèrent îi ces Hères paroles et aucun murmure ne s’y mêla.
Robespierre continua en ces termes : « Je suis loin de faire l'aiiologie de la fiiction exécrable que j’ai combattue pendant trois ans, et dont j’ai failli plusieurs fois être la victime; ma haine contre les traîtres égale mon amour pour la patrie. Et qui osera douter de oei amour? Je reviens à mon raisonnement, et je dis qu’ayant ordonné au comité de Sûreté générale de faire un rapport sur les signataires de la protestation, il est de votre justice d’attendre ce rapport; je dis que la dignité de la Convention lui commande de ne s’occuper que des chefs, et il y en a déjû beaucoup parmi les hommes que vous avez décrétés d’accusation. S’il en existe encore, le peuple est là, il vous en demandera justice. Je dis que parmi les hommes mis en état d’arrestation, il s’en trouve beaucoup de bonne foi, mais qui ont été égarés par la faction la plus hypocrite dont l’histoire ait jamais fourni l’exemple; je dis que parmi les nombreux signataires de la prole.station , il s’en trouve |>lusieurs, et j'en connais, dont les signatures ont été surprises. » Il fallait doue, selon lui, laisser les choses dans l’état; s’il y avait de nouveaux coupables, il s’engageait à appeler sur eux la vengeance des lois (t).
(1) Pour cette séance du 3 octobre, toj. le Moniteur du 5 octobre 1793 et le Journal des débaU et des décrets de la Conoanü'on, numéro 380. ~ Toujours fantaisiste, M. Michelet appelle l'achon de Robespierre « une restauration du droit de grâce, » mais eufin U lui rend justice: « Robespierre seul, dit-il, eut le mérite de la niodéruiion, tranchons le mot, de la clémence. » (T. VI, p. 308.) Que dire maintenant des écrivains qui trouvent moven de calomnier les plus pures inieniioos? Nous ne nous sommes guère occupé de Vüistoire de la Convention par M. de Baraote, parce que celle œuvre calomnieuse n'est qu’une parodie de l'bistoire à l’usage de la réaction. 11 faut dire pourtant comment dans ces sortes de livres on trouve moyen d'empoisouncr ce qu’a regret sans doute on est obligé de révéler. Si Robespierre s’est jeté entre le bourreau et les soiiame-lreize, c’est que, suivant M. de Barante, > comprenant combien il pourrait avoir besoin des votes de la Plaine, il se proposait de ménager ce reste du parti modéré, et surtout de s’assurer de ses voles, n [Uistoire de la Convention.) M. de Baranle u’est d'ailleurs ici que le plagiaire du maniaque Mercier, un des soixante-treize, lequel témoigna sa gratitude a Hobespierre eu calomniant sa mémoire (voy. le N'outeau Parts), et de Durand-Maillane, qui a écrit, à propos de la séance du 3 octobre : a C'est ici le lieu de remarquer que cet homme (Robespierre), satisfait d’avoir abattu ses rivaux, et désireux d’augmenter le nombre de ses partisans, a toujours préservé le côté droit des coups dont le menaçait la Montagne; et certes, il ne nous fallait pas moins qu'un ai paissant protecteur. » {Bistoire de la Convention, p. Iè3.) Ce qui n’a pus empéché ce Duraod-Maillane de calomnier Robespierre idut le long de son livre, calomnies du
HISTOIRE HE ROBESPIERRE
L'Assombl^e, rdinenée à de tout autres sentiments, ne resta pas sourde à ce laiij^age généreux, et au milieu des applaudissements décernés au courageux orateur, elle se rangea à son avis. Les soixante-treize étaient sauvés.
« Dans sa haine du mal et du crime, » a écrit un historien de nos jours, « Robespierre alla jusqu’il tuer ses ennemis, qu’il crut ceux du bien public (t). » Eh bien ! il n’est pas, que je .sache, de plus éclatant démenti à ces paroles, très-légèrement échappées à un homme de cœur, que cette mémorable séance du 3 octobre, où Robespierre sauva soixante-treize de scs collègues, dont la plupart étaient ses ennemis déclarés. Peu d’hommes politiques ont, je crois, moins écouté; leurs re.ssentiments personnels et se .sont moins étudiés à ménager des susceptibilités ombrageuses. Un exemple récent a montré combien peu il se lai.ssait arrêter par des considérations d’intérêt particulier quand sa conscience lui commandait de parler. Ni Rriez ni Duhem ne tiguraient parmi ses adversaires; ils siégeaient, l’un au centre, l’autre sur les bancs de la Montagne, et cependant, les croyant couiiables, il n'avait pas hésité à les prendre à partie, au risque de s’en faire d’irréconciliables ennemis. La reconnaissance est d’un jour, mais les rancunes sont éternelles.
Hélas! (]ui le prouve mieux que la conduite des députés .sauvés par lui? Et ce ne fut pas seulement dans cette séance du 3 octobre qu’il vint à leur .secours. Plus d’une fois encore il eut l’occasion de les arracher à la fureur de ceux qui réclamaient leurs têtes, et ce fut gnlce à lui si, après sa chute, ils purent rentrer dans le sein de
resi« qui ne souillent que lui, et qui tombent devant sa lettre à Robespierre, que nous avons insérée dans le livre X de cette Histoire.
Nous lisons dans un mémoire manuscrit de M. Suard, dont nous devons la commu» nication à notre ami M. Gampenon: « C'était après le 31 mai, Danton ne voulait plus qu'on parlât de guillotine, il voulait qu'on pardonnât à ceux qu’on ne pouvait plus craindre ; au milieu de ces propos, appuyés par Lacroix, Tburiol, etc., Robespierre dit : « Cependant, e:>t-ce que nous ne guillotinerons pas quelques-uns de nos Girondinst n — Est-ce assez bêle ci assez contraire h la vérité ? N'est-ce pas Thuriot, le dantonisle Thuriot, qui, dans la séance du 18 juillet {Moniteur du 19 juillet;, avait proposé a la ConvenÜDU de Taire raser à Evreux la maison de üuzot et de décréter que sur sou emplacement on élèverait une colonne portant une inscription infamante? N’e&t-ccpas Thuriot qui, le 1«r octobre suivant, s'écriait qu'il importait que les Girondins subissent un prompt jugement cl ne jouissent plus longtemps de rimpunité (Jfonifeur du i octobre)? Voilà pourtant comme l'opinion alla se formant après Thermidor.
(I) Michelet, Histoire delà Hévolution, l. VI, p.