LIVRE Ml. L ESPIO.V SENAU
(le la Terreur, un de ceux dont nous entendrons Robespierre et tlouthon dénoncer la criminelle conduite, un misérable espion du comité de Sûreté générale, comme d’Üssonville , autre coquin, de qui l’éditeur tenait le manuscrit de ces prétendus Mémoires, où tous les écrivains réactionnaires ont été chercher des armes contre la Révolution. Senar, en effet, était mort, à moitié fou, en 1796, dans les prisons de Tours. J’ai déjù dit ailleurs Ce qtuî je pensais de ces Mémoires, bien évideinnumt arrarifft'.s. Dans ma conviction, la seule partie appartenant en propre il Senar est celle qui concerne Tallien, parce qu’elle a un caractère véritable d’authenticité, parce que de sa prison de Tours Senar l’envoya, sous forme de dénonciation, à la Convention nationale, (jui, sur la proposition de Cambon, passa ù l’ordre du jour. Tallien, dont toutes les infamies s’y trouvaient révélées, exagérées même, était alors un homme puissant (1) et, partant, ù l’abri de toute atteinte. Du reste, nous pourrions tirer un grand parti de ces Mémoires, car ils sont principalement dirigés contre les plus acharnés ennemis de Robespierre. De celui-ci il est peu question : des injures banales à son adresse, voilà tout; pas un fait sérieux n’est articulé contre lui. Nous aurions donc beau jeu si nous voulions; mais il nous répugne de nous servir, même dans l'intérêt de l’homme dont nous (•crivons l’histoire, d’une œuvre salie, à nos yeux, par d’im|uidents mensonges. Fidèle jusqu’au bout à notre méthode, c’est à des documents plus honorables, h des témnignagt's moins su.spects (|ue nous demanderons la preuve de riidamie de ces hommes à iini ht nom de Thermidoriens restera comme une flétrissure éternelle.
Mais revenons à nos ijens rtvoliiliontiain’S, de la haute main et i\'t’j:amen. L’auteur d(*s Mémoires assez récemment |uibliés sur Carnot, s’emparant de ces dénominations diverses, leur donne une explication tout à fait arbitraire. Gens de ta haute main, cela veut dire, à son sens, que Robespierre, Couthon et Saint-Just préparaient les exposés législatifs, gouvernaient la police et le tribunal révolutionnaire. Pour ce qui est di's exposés législatifs, la désignation convient tout aussi bien à chacun des autres membres du comité en ce qui concernait leurs .spécialités respectives, et Robespierre, nous venons de le dire, laissant à ses collègues les questions de détail, traitait surtout devant la Convention les hautes question.s sociales, politiques et morales. Quant au tribunal ri':volutioniiaire, jamais il n’eut avei’ lui de ra]q>ort particulier, nous le verrons
(i) Voy. à ce sujet notre ttUioire <le Snini-Just^ t. II, p. *216, de t’étlii. Melîne et Câtis.
HISTOIRE IIE ROBESPIERRE
par le propre aveu de Fouqiiier-Tinville. C'étail surtout d'ailleure au comité de Sûreté générale qu’il appartenait, par la nature de ses attributions, de correspondre avec, le formidable tribunal. Il arriva à certains membres de la Convention ou du comité de Salut public de déposer devant le tribunal révolutionnaire, ou de lui envoyer des notes manuscrites; îi Robespierre, jamais. Nous avons sous les yeux une note de Carnot adressée l'accusateur public au sujet de Victor de Broglie. Celte note, soulignée au terrible crayon rouge de Fouquier-Tinville, fut certainement pour beaucoup dans la condamnation de rcx-prince (t) ; on n'a jamais pu produire contre Robespierre une semblable pièce. Dieu nous garde de vouloir jeter ici la moindre défaveur sur une mémoire justement illustre. Carnot, en cette circonstance, a, nous en sommes certain, obéi à la voix de sa conscience ; mais nous ne voulons pas qu’on attribue injustement aux uns toutes les sévérités de la Révolution, en nous présentant les autres comme # absorbés dans leur labeur administratif,» et que, en commentant complaisamment Sonar, on appelle Carnot, Prieur et Lindet les gens d'examen, « ou simplement les travailleurs (2), » comme si Barère et Billaud-Varennc, sans compter Robespierre, n’avaient pas ôté d’aussi rudes travailleurs que t’iarnot.
Laissons donc de côté ces dénominations arbitraires, imaginées après coup. L’accord le plus parfait régnait alors entre les divers membres du comité. L'heure n’est pas venue encore où Robespierre aura à combattre des terroristes comme Fouché, soutenu par son complice Collot d’Herbois, et où il ne pourra s’empêcher de reprocher assez, vivement à Carnot de persécuter des généraux patriotes, comme Hoche par exemple. Impossible d’entreprendre avc>c plus de concert l’œuvre difficile du salut de la France. C’était le momout où le comité envoyait ù l’année du Rhin Saint-Just et Le Bas, en les investissant des pouvoirs nécessaires pour réparer les dé-
(1) Voici celle note : a Je certifie que l'Assemblée législative m 'avant envoyé, avec mes collègues Uillcr et Prieur (de la Cétc-d’Or), en qualité de ses commissaires, à l'armée du Kbin, après la journée du 10 août pour annoncer lu événements de cetie journée, en développer les causes^ prévenir les dangereux effets de (a malveillance, et faire expliquer les chefs de l'armée sur ces événemens et les mesures de l'Assemblée législative prises en conséquence, nous trouvâmes a W issembourg Victor Broglie, qui non-seulement refusa d'adhérer franchement à ces mesures, mais qui n'oublia oueun des moyens que l'astuce, l'audace et l'intrigue pouvaient lui suggérer pour soulever l’armée et les autorités civiles contre l’Assemblée nationale et ses commissaires, ce qui nous déiermina â le suspendre sur-le-champ de ses fonctions.
« prairial an II de la République une et indivisible.
, . « C.tn.NOT. ■
Archives, sectÿ>n judiciaire 397, 921.
(2) Mémoires sur Carnot, par son fils, t. p. 347.
LivnK xn.
MESURES UIYERSES
sastrcs survenus à Wissembourg et Ji Lauterbourg (1), tandis qu’il ■ nommait commissaires près les armées d'Italie et de Toulon, Ricord, Robespierre jeune, Salieetti et Gasparin (2). En général le nombre des représentants chargés de surveiller les armées était beaucoup trop considérable. Il s’ensuivait, comme en Vendée, des compétitions de pouvoir, des conflits d’autorité amenant toujours de fécheux résultats. Deux par chaque armée et deux par département suffisaient, selon Robespierre; seulement, disait-il, il fallait mettre un fort avec un patriote plus faible , les renouveler ou les changer assez fréquemment, et entretenir avec eux une correspondance active adaptée à l’eSprit des différentes localités où ils étaient chargés d’opérer (3). L’envoi d’un petit nombre de commissaires énergiques, munis de bons principes et d’instructions de nature à ramener tous les esprits ù l’unité et au républicanisme, était à ses yeux le seul moyen de terminer promptement la Révolution au profit du peuple. Ces commissaires devaient s’appliquer surtout à découvrir et à inventorier les hommes dignes de servir la cause de la liberté (4). Quoi de plus logique en effet? Ah! si ces hommes vraiment dignes réclamés par Robespierre avaient été trouvés, il est à croire que la Révolution, au lieu de tomber dans le sang et dans la boue, comme cela arriva après Thermidor, serait sortie radieuse et triomphante des dures épreuves où l’avaient jetée ses ennemis !
Vers le même temps, le comité de Salut public enjoignait au commandant général de la force armée de Paris, Hanriot, de se rendre tous les soirs dans son sein pour se concerter avec lui sur les moyens d’assurer la sécurité de la capitale. Dans la môme séance où cette mesure était prise, il investissait, sur la proposition du ministre de la guerre, le général llocbe du commandement de l'armée de la Moselle; puis il adoptait, à la suite d’une importante discussion, le plan de guerre proposé pour l’armée du Nord par Prieur (de la Côte-d’Or) et Carnot (S). On voit par là combien sont
(1) Registre des arrCtés et délibérations du comité de Salut public. Archive* \
70, 433, séance du 26 vendémiaire (17 octobre 1793). Étaient présents : Suint-Just, O.-A. Prieur, Robespierre , Colloi d'ilerbois, Billaud-Yarcnne, Barère.
(2) Ibid.f séance du 29 vendémiaire (29 octobre). Étaient présents: Barére, Ilôrault- •Sécbelles, G.- A. Prieur, Billaud-Varenne, Collot d'Herbois, Robespierre.
(3) Carnet de Robespierre, feuillet 10.
(4) /éid., feuillet 12, au verso, sous celte rubrique : « Principales mesures de salut public. » Les Thermidoriens n’ont pas manqué d'insérer, sous le numéro L(V, cette * pièce comme une preuve de la conspiration de Robespierre.
(5) Registre des arrêtés et délibérations, ubi suprà, séance du 1*' brumaire (22 octobre). Étaient présents : Barère , Billand-Varenne , Robespierre, Collot d'Uerbois, Carnot, C.-A. Prieur.
IIISTOIIIK ItK IIOIIKSI'IKIIHK
dans l’errnur ceux qui s'imaginent que Carnot seul était chargé de la responsabilité des affaires militaires. De l’examen attentif des registres des arrêtes et délibérations du comité de Salut public il résulte, au contraire, que les questions concernant les armées et la guerre étaient minutieusement étudiées en réunion générale. Ainsi voyons-nous discuter avec le plus grand soin dans les séances des i 3,
1 1 et 15 brumaire (3, 4 et 3 novembre 1793) le plan de siège et d’attaque de Toulon et le plan do guerre pour l’armée de l’Ouest (1). l\obes])ierre se préoccupait aussi bien que Carnot de la question militaire et de tout ce qui intéressait nos armées et nos soldats.
Son carnet est rempli de notes h cet égard. Armée du Rhin, armée du Nord, Toulon, la Vendée, la Lozère, .sont l’objet de toute son attention. 11 recommande îi Bouchotte d’armer les meilleurs bataillons de la réquisition ; il ne veut pas que l’armée révolutionnaire .soit composée de gens sans aveu, et s’inquiète surtout des subsistances, de l’approvisionnement à l’intérieur et à l’extérieur (2).
Loin de contrecarrer les plans de (iarnot, comme on l’a si injuste- • ment prétendu, il admirait sans réserve le génie militaire de .sou •
collègue, témoin cette lettre adressée îi l’un de ses amis : « Mon ami , je n’ai oublié un instant ni l’armée du Rhin ni nos deux commi.ssaircs; j’ai pris toutes les mesures nécessaires, et j’ai lieu de croire qu’aucune n’a été négligée. Le comité a adopté un plan qui me paraît très-bien conçu et dicté par le même esprit que celui qui a si bien réussi pour l’armée du Nord. Le plan est plus vaste et plus hardi que celui qui consiste h défendre les différens points du territoire avec différents corps d’armée. 11 est aussi plus sage et atteint seul le but; Carnot, qui nous en a |)résenté l’idée, vous a déjà écrit pour vous le développer. Nous vous enverrons ce collègue dans peu de jours pour mieux vous expliquer nos idées si vous ne les avez pas entièrement saisies. Nous comptons beaucoup sur l’énergie que vous avez communiquée à l’armée, et sur l’activité que vous déployez. Pour moi, je ne doute pas du succès si vous l’appliquez à l’exécution de notre plan. Au surplus, les ordres sont donnés pour procurer à rarmée tous les ressorts qui sont à notre disposition. .Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur. RoliESPIKItHK (3). »
(1) Ilcgisiro des arrülés et deiibéralious du comité de. Salut public, Arrhires, HUaa~l. niaient présents é ces trois séances : Billaud-Yarenne, Uurère, Carnot, C.-A. Prieur, Uobespierre, Robert Liudet.
(i) Carnet de Robespierre, feuillet 7. i
(3) Celte lettre, en date du 12 brumaire an il , figure dan$ la collection des Hèfes ttiHiicff l. II, p. 4. La suscription manque.