LIVRE XII. — COOTHO» A LTOn
Dans la nuit du 8 au 9 octobre 1793, la ville était emportée de vive force, et le 9 au matin les troupes de la République en prenaient possession. Le plus strict respect des personnes et des propriétés avait été recommandé aux soldats; un ordre du jour, signé des représentants Couthon, Laporte et Maignet, menaça d’une exécution militaire immédiate quiconque serait pris ,’i piller. Bien décidé à distinguer soigneusement entre les chefs de la révolte et ceux qui s’y étaient laissé entraîner par faiblesse ou par erreur, Couthon , de concert avec ses collègues, institua une commission militaire pour juger les cas de flagi’ant délit, et renvoya les autres cas îi l’examen d’une commission de justice populaire devant s’entourer de toutes les formes protectrices des accusés et procéder par voie de jurés. Mais, h l’heure même où cette double commission commençait à fonctionner, la Convention nationale rendait contre la cité lyonnaise un décret terrible, r Qui osera réclamer votre indulgence pour cette ville rebelle? » s’écria Barère, parlant au nom du comité de Salut public, dans la séance du 21 vendémiaire (12 octobre). «Elle doit être ensevelie sous ses ruines. Que devez-vous respecter dans votre vengeance? la maison de l’indigent, l’asile de l’humanité, l’édifice consacré ù l'instruction publique ; la charrue doit passer sur tout le reste. Le nom de Lyon ne doit plus exister... » Et, sur la proposition de Barère, la Convention décréta, entre autres mesures, qu’une commission extraordinaire ferait punir militairement et sans délai les contre-révolutionnaires de Lyon; que la ville serait détmite; qu’on ne laisserait debout que les maisons des pauvres, les habitations des patriotes égorgés ou proscrits, les édifices employés à l’industrie et les monuments consacrés à l’humanité et à l’instruction publique; que le nom de Lyon serait effacé du tableau des villes de la République; que la réunion des maisons consen'ées porterait désormais le nom de Commune-Affranchie; enfin, que sur les ruines de Lyon s’élèverait une colonne destinée à attester à la postérité les crimes et la punition des royalistes de cette ville, et portant l’inscription suivante : Lyon fit la guerre à la liberté , Lyon n’est plus (1).
(1) Voy. le rapport de Barère et le décret è la suite, dans U Vontlettr du rendémiaire (13 octobre 1793). Dans une lettre de Collot d'Herbois k Robespierre, écrite de Lyon h la date du 3 frimaire, et qui figure sous le numéro LXXXVII, k la suite du rapport de Courtois, on lit : « Il fkut que Lyon ne toit plus en effei, et que l'inseription que tu as proposée soit une grande rerité, car, jusqu'k présent, bien que nous ayons doublé et triplé les apparences, ce n'est réellement qu'une hypothèse... » Voy, aussi cette lettre dans les Papiert laédils, t. !• , p. 318. Collot d'Herbois a pris ici Robespierre pour Barère.
Tout dépendait maintenant de la manière dont serait exécuté ce décret formidable : « Sauvez Lyon à la République, » écrivait vers cette époque Hérault-Séchelles à Couthon ; « arrachez ce malheureux peuple è son égarement; punissez, écrasez les monstres qui l’assei’vissent, vous aurez bien mérité de la patrie. Ce nouveau service sera un grand titre de plus dans votre carrière politique (1). » Or, pour conserver è la République la grande cité lyonnaise, celte métropole du Midi , pour arracher ses malheureux habitants à l’égareluent où ils avaient été plongés, ce n'était pas un bon moyeu que de la décimer en masse et de livrer ses bâtiments à l'iricciidie ou à la pioche des démolisseurs. Tel était du moins l'avis de Couthon. De toutes les mesures grandes et vigoureuses prises parla Convention, une seule lui avait échappé, a-t-il écrit lui-niéme, celle de la destruction totale (3). O Oui », ajoutait-il, « il faut que la ville de Lyon perde son nom..., il faut que cette ville soit détruite:.. » Mais dans sa pensée il s'agissait d'une destruction purement morale, et non point d'une destruction matérielle. Il était si peu dans ses desseins d'exécuter à la lettre le décret de la Convention que, le 30 octobre 1793, il écrivait à Saint-J ust ; « Je vis dans un pays qui avoit besoin d'être entièrement régénéré; le peuple y avoit été tenu si étroitement enchaîné par les riches, qu'il ne se doutoit pour ainsi dire pas de la Révolution. Il a fallu remonter avec lui jusqu'à l'alphabet, et quand il a su que la Déclaration des droits existoit, et qu'elle n'étoit pas une chimère, il est devenu tout autre. » Puis, comme il désirait aller un peu respirer l'air de la Méditerranée pour remettre sa .santé altérée, il priait son ami d'obtenir du comité de Salut public qu'on l'adjoignit aux commissaires en mission à Toulon , et il ajoutait : « Fais-moi passer cet arrêté, et aussitôt le général ingambe se met en route, et ou l'enfer s'en mêlera, ou bien le système de vive force aura lieu à Toulon comme il a eu lieu à Lyon... (3) n
On a pu juger déjà comment Couthon entendait le système de vive force; il est permis d' affirmer que, s’il fût allé à Toulon, il aurait détruit cette ville... comme il a détruit Lyon. Rien ne ressem-
(1) Lettre intdite, sans date, mais selon toute apparence derite sers le 10 octohre. (Dft la rollfïclion Portiez (de l'Oise).
(2) Lettre de Couthon, Maiguei, ChàleauneuNRandoo et Delaporte k la CooTentioD nationale, dans le Moniteur dui bnimaire an 11 (23 octobre 1793)
(3; Lettre de Gouibon b Saint^Just, en date du 20 octobre. Yoy. Papiert inédits» 1. p. 361. — Cette lettre figure sous le numéro LXIt, b la suite du rapport de Courtois. Tardivement pris d’uuc singulière tendresse |K>ur les révoltés de Lyon et les traîtres de Toulon , que plusieurs d’entre eux » les Fouché , les Fréron , les Barras, traitèrent d'une si horrible façon, les Thermidoriens D'oni pas manqué d'écrire que CooUiod avait eu rintentioD de brûler Toulon. (Rapport de Courtois, p..76«)