LIVRE XII. — PROSCRIPTION DBS ÉTRANGERS
tout le prix, de ses vertus (1)... » Charles Nodier avait donc bien raison quand il écrivait qu'à la nouvelle du 9 Thermidor il y eut dans les départements un vague sentiment d'inquiétude parmi les républicains, qui craignaient, trop justement, hélas ! « do voir tom>^ ber le grand oeuvre de la Révolution avec la renommée prestigieuse de son héros (2). »
VU
Retournons maintenant à Paris, où sc faisait vivement sentir le contre-coup des événements dont le Midi était le théâtre. Ainsi, la nouvelle des mauvais traitements exercés à Toulon contre deux représentants du peuple, Pierre Bayle et Beauvais, amena la Convention nationale à décréter contre les étrangers les plus rigoureuses mesures. Bayle s'était suicidé de désespoir. Laisseraitron cette mort sans vengeance, et ne trouverait-on aucun moyen de punir les Anglais d'avoir provoqué l'odieuse trahison qui leur avait livré notre premier port de guerre? Dans la séance du 18 vendémiaire (9 octobre 1793)|, Fabre d'Églantine renouvela devant la Convention une proposition déjà faite quelques semaines auparavant, celle d'arrêter tous les Anglais résidant en France et de saisir leurs propriétés. Un membre, Ramel, ayant combattu cette proposition comme contraire aux intérêts du pays, Robespierre prit la parole pour la soutenir. Quoi ! l'on semblait vouloir favoriser le commerce anglais, quand il était indispensable d'asseoir sur sa ruine la prospérité de la République française, et l'on se laisserait arrêter par de misérables chicanes au moment même où l'on apprenait que les barbares qui nous faisaient la guerre avaient a.ssassiné un des fondateurs de cette République? « Je demande, » s’écria-t-il, « que vous ordonniez l’arrestation de tous les Anglais et la saisie provisoire de leurs propriétés. » — Oui , oui ! s’écria-tron dans toutes les parties de la salle. — Et cette mesure fut aussitôt votée au milieu des applaudissements (3).
Mais pourquoi la borner aux seuls Anglais? Les Prussiens, les Autrichiens, avaient-ils causé moins de mal à la France? Cette ré-
(i) Lettre de J.-P. Besson à Robespierre. Voy. Papiers inédiit, t. II, p. 116, numéro l. k lâ suite du rapport.
(ï) Suueentrr d$ la H^volution et de VEmpire, t. I*'’, p. 305 de l'édit. Charpentier. (3) Voy. U Moniteur du 20 du 1*' mois (11 octobre 1793]. Il est bon de rappeler que, sous le Consulat et dans des circonstances beaucoup moins graves, une pareille mesure fut prise par le gouvernement français.
HISTOIRE OE ROBESPIERRE
flexion engagea plusieurs membres de l’Assemblée, entre autres Pons (de Verdun), à réclamer l’extension de cette loi à tous les étrangers. On connaît le fameux rapport de Saint^-Just sur cette motion et le décret par lequel la Convention ordonna la détention, jusqu’à la paix, de tous les étrangers nés sujets des gouvernements en guerre avec Iq République, sauf les exceptions nécessaires pour préserver de tout préjudice l’intérét national. Une pareille mesure atteignait nécessairement une foule d'intérêts privés. Cependant de tous les membres de l’Assemblée un seul réclama, ce fut Chabot. L’ex-capucin venait d’entrer par son mariage dans la famille des Autrichiens Frey, dont la sœur lui avait apporté en dot l’énorme somme de 200,000 livres ; dans l’intérêt de ses beaux-fréres , domiciliés en France, il réclama une exception en faveur des étrangers connus pour leur dévouement à la cause populaire, et demanda que la proscription absolue fût bornée aux seuls Anglais. La distinction proposée par Chabot se trouva vivement combattue par Robespierre, aux yeux duquel les Prussiens et les Autrichiens étaient aussi dangereux que les Anglais. Maximilien se méfiait de tous les étrangers qu’on voyait s’insinuer dans les comités ou assemblées sectionnaires, et, sous les couleurs du patriotisme le plus chaud, semant la discorde, rôdant autour des citoyens et des l%islateurs, employant tantôt le poison du modérantisme, tantôt l’art de l’exagération, pour suggérer des idées plus ou moins favorables à leurs vues secrètes. Arrêté un moment ici par les applaudissements, Robespierre reprit en ces termes : « Propose-t-on une mesure sage , mais cependant courageuse et calculée sur l’étendue des besoins de la patrie, ils disent aussitôt qu’elle est insuffisante et demandent une , loi plus populaire en apparence, mais qui, par leurs menées, 'deviendrait un instrument de destruction. Propose-t-on une mesure plus douce, mais calculée encore sur les besoins de la patrie , ils s’écrient qu’il y a là de la faiblesse, que cette mesure va perdre la patrie. » C’étaient là, selon lui, autant d’agents des puissances étrangères; il fallait les atteindre, en dépit de leur art perfide et du masque dont ils ne cessaient de se couvrir.
Que si la mesure proposée venait à frapper quelques philosophes amis de l’humanité, il comptait sur leur dévouement et leur magnanimité pour accepter sans aigreur une détention qui aurait un terme et qui les conduirait avec tous les Français au ' bonheur de la liberté et de l’égalité (1 ). On doit regretter que Rôti) Journal des débats et des décrets de la Coneenlion, numéro 393, p. Ï15, et Monileur du 28 du mois (19 octobre 1793). U existe quelques Tenantes entre les deux Tersions.
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