LIVRE XII. — LE PATRIOTE BRICBET
rapport, avait conseillé à la Société d'en demander la révision à la Convention nationale.
Robespierre prononça à cette occasion un discours brûlant d’énergie et de patriotisme, s’il faut en croire les journaux du temps, car le texte de ce discours n’a pas été conservé. La mesure proposée était, à son avis, incompatible avec les principes ; en effet, disait-il en terminant , « ou ce rapport est bon, ou il est mauvais : dans le premier cas, on le doit approuver sans rien changer; dans le second, il est inutile d'y toucher; on ne rétablit pas ce qui est aristocrate, ce qui est feuillantin. » Or, aux yeux de Maximilien, ce rapport était contre-révolutionnaire, parce que les crimes des conspirateurs y étaient couverts d’un voile complaisant; parce que les patriotes immolés y étaient traités comme des anarchistes; parce que la mémoire même des martyrs de la liberté, comme Chalier, y était indignement outragée. Comment ne pas s’étonner de l’impudence avec laquelle on répandait tant de calomnies du haut de la Montagne, où avait fini par s’asseoir Julien après avoir flotté indécis entre tous les partis. En voyant de prétendus patriotes iusulter aux malheureuses victimes de la réaction, en songeant à Précy échappé, en songeant surtout à tant d’innocents massacrés, Robespierre s’écriait, dans une sorte d’exaltation patriotique : « Il faut que leur mémoire soit vengée ; il faut que les monstres soient démasqués, exterminés, ou que je périsse ! »
Arrêté un moment par des applaudissements universels et réitérés, il s'étonna, en reprenant, que la municipalité eût accepté l’hommage d’une œuvre semblable. C’était, sans doute, par le fait d’une erreur. Aussi engagea-t-il la société à répudier, pour sa part, cet hommage impur, et à envoyer des commissaires auprès de la commune pour l’inviter à rayer de ses registres une acceptation surprise à sa bonne foi.
Alors monta à la tribune le citoyen Brichet, un ami d’Hébert, un des énergumènes les plus violents de l’époque. 11 aurait voulu qu’on guillotinût tous les épiciers qui ne justifieraient pas de la vente de leurs denrées. Le guide des opérations de l’armée révolutionnaire devait être, à son avis, la fortune des fermiers. « Qu’en arrivant dans un village, » disait-il, « elle s’informe si le fermier de l’endroit est riche. Sur l’affirmative, on peut le guillotiner; à coup sûr c’est un accapareur (1). » Voilà bien un des hommes dont Robespierre disait < qu’ils conseillaient la folie, v Brichet se livra, au sujet du
(1) Voy. 1« Joanal du ddbatt tt de M corrapmdaiKe dê la tttidU du Jacobiiu, numéro 515, et le Moaileur du 36 du l* mois (37 octobre 1793), La venion ut la même due ee> deux joumani.
HISTUIRE UE nOBESUIEHRE
rapport de Julien (de Toulouse), à une intempérance de langage dont la réponse de Maximilien suffit à donner une idée : « Je n'ai pas prétendu, » dit ce dernier, « que l'enthousiasme se mélét à cette affaire; des gens semblent s'y laisser entraîner, et peut-être entre-t-il dans le calcul do quelques-uns de poignarder les plus fermes appuis de la liberté et du peuple, après avoir.anéanti les traîtres. Je n'ai dénoncé qu'b regret un ouvrage dont j'ai vu l'auteur marcher longtemps sur la ligne des meilleurs patriotes. Il ne s'agit donc point ici d'arrestation ni de guillotine ; il s'agit de sauver la liberté par des mesures sages, et celles que l'on semble vouloir prendre en ce moment ne sont pas du nombre. > Quant à lui, il se contentait d'insister pour l'adoption de ces deux mesures, à savoir : refuser l'hommage du rapport et inviter la municipalité à en faire autant. Ce fut k quoi se résolut la Société, après avoir entendu les explications de Julien (de Toulouse), lequel s'était excusé de son mieux des erreurs par lui commises, et avait fini par demander qu'on chargeât quelqu'un de rédiger un nouveau rapport , tout en déclarant être prêt à recommencer son travail (I).
Le jour même de cette séance des Jacobins se jugeait au tribunal révolutionnaire le procès de la reine. La culpabilité de Marie- Antoinette ne .saurait être révoquée en doute; elle re.ssort de toute .sa conduite, de toute sa correspondance, de ses propres lettres éditées à grand luxe aujourd'hui. Néanmoins, nous ne saurions nous empêcher de déplorer sa condamnation, comme celle de toutes les femmes inutilement sacrifiées par la Révolution. L'ancien régime n'avait ni respect ni souci de la femme ; nous aurions aimé k pouvoir glorifier la Révolution de s'être montrée, sur ce point comme sur tous les autres, supérieure k nos pères, et d'avoir rendu sacrés k jamais les flancs précieux d'où sortent les générations humaines. Si quelque chose d'ailleurs est de nature k solliciter notre pitié pour la femme de Louis XVI, ce sont les injures, les invectives dont l'ont poursuivie les Fréron, les Guffroy, les Hébert, tous ces démocrates de tréteaux qu'une certaine école entreprend — triste entreprise, hélas! — de nous présenter comme les républicains par excellence. Dès le 23 septembre, le journal de Guffroy insérait une adresse où l'on demandait la mort de cette « Messaline autrichienne, » de cette femme « effrontée comme une reine, scélérate comme une reine, exécrable p comme une reine (2). » Le
coeur se soulève indigné, n'est-ce pas, k cet outrage au malheur ?
(1) Voj. le Jffumai du dibatt il de la carrupondanci de la eocUlé du Jacobine, numéro Sl.S, et le Honiteur du i6 du i<=' maie, uM lupra.
^‘i} Bougy/f, ou le Frank en vedelle, numéro du 25 septembre 1793.