LIVRE \I1. — LE PROCÈS DES GIRONDhNS 19B
officieux des Girondins, et il ne le fil point. Ensuite, et ceci est sans réplique, à l’époque du procès de la Gironde, Garat rédigeait, avec Alexandre Roussclin , ce jeune et ardent ami de Danton dont nos lecteurs ont déjà pu apprécier l’ardeur révolutionnaire, un journal intitulé la Feuille du salut public. Eh bien! nous lisons dans le numéro du 11 septembre 1793, ces lignes assez explicites : « Quand on imagine que la plus grande partie de nos maux est l’ouvrage de Brissot et consorts, il est permis de s’étonner que ces monstres respirent encore, et que la loi n’en ait pas fait justice... (l) » Et ce n’est pas tout : Garai s’étant trouvé arrêté momentanément par erreur, son collaborateur Alexandre Rousselin s’exprima en ces termes : « En apprenant l’arrestation de Garat, ses amis n’ont rien craint; mais une prévention bien flatteuse les rassure davantage encore, c’est que tous les Brissotins jouissoient avec impudeur de l’espoir de se venger obliquement d’un homme qui a toujours méprisé leurs complots. Ces. messieurs n'oublient pas que ce fut lui qui, le 31 mai, par un discours plein d’énergie, accéléra ces grandes mesures qui sauvèrent la République (î). » Que penser après cela des lamentations de Garai en 1795?
L’ancien ministre de la llépublique est-il plus exact lorsqu’il raconte qu’étant allé voir Danton, en désespoir de cause, il le trouva malade de tout ce qui se préparait, et n’obtint de lui que celle réponse accompagnée de grosses larmes ; « Je ne pourrais pas les sauver. » Mais, prévoyant l’objection, Garat a soin d’ajouter ; « J’entends ici les ennemis de Danton, et même les amis de la vérité, qui me demandent si Danton ne pleurait pas alors sur des victimes que lui-même avait mises sur la route de l’échafaud et sous la main des bourreaux (3). » Si nous insistons ainsi sur des détails peu importants en apparence, c’est qu’à l’aide de ces récits intéressés et arrangés après coup, nous voyons aujourd’hui encore opposer cette sensibilité de Danton, « se couvrant sous des rugissements, » au prétendu tempérament sanguinaire de Maximilien. Quant à l’explication du peu d’impartialité de Garat en cette cii'conslance, elle est bien simple, et nous l’avons donnée déjà : à l’époque oà il écrivait son mémoire justificatif, les survivants de la Gironde et les amis de Danton étaient les maîtres de la situation, et Dieu sait comment ils entendaient la modération ! Mais nous avons dit aussi quelle était sa pensée vraie, son dernier mot sur Robespierre; il alla plus tard, on l’a vu, jusqu’à le comparer au fils du
(1) La Feuille de laltti puilk du 11 Mptembre 1*93, numéro 72.
(2) /Uil. du 3oelohre, numéro 75, uriicle (igné d'Alexandre Rousselin.
(S) JTémosru de Garat, p. 306, édit, de 1862.
••liarpentier de Bethléem, et cette opinion, dépouillée de tout intérêt personnel , exprimée librement, îi l’heure où, sur le soir de sa vie, cet homme de bien faisait un retour sur les hommes et les choses de la Révolution, que mieux que personne il était ù même déjuger, est la seule à laquelle nous puissions nous arrêter (1).
A Robespierre pas plus qu’îi Danton il n’eût été possible do sauver les Girondins livrés par un décret de la Convention au tribunal révolutionnaire. Il suffit de jeter les yeux sur les journaux de l'époque pour se former une idée précise de l’exaspération dont ils étaient devenus l’objet. Leur crime n’était-il pas inscrit en caractères sanglants dans l’Ouest et dans le Midi? Lyon, Mar.seille, Tou- 1 on livré aux Anglais, ne se levaient-ils pas contre eux? Robespierre, du reste, ne figura pas comme témoin dans leur procès, où déposèrent de la façon la plus accablante pour eux plusieurs représentants du peuple. Il est ù croire qu’il se serait récusé. Une seule fois, durant le cours de ce procès, il prit la parole à la Convention sur une question intéressant tous les accusés en général, et voici à quelle occasion. Au gré des enragés, les débats n’allaient point assez vite; peu s’en fallait qu’Hébert et Chaumette n’accusassent les jurés et le tribunal d’être de connivence avec les prévenus. Le 7 brumaire (28 octobre), Tun et l’autre coururent aux Jacobins. Chaumette demanda qu’on vouût ù l’exécration les hommes qui défendraient les assassins du peuple, et, sur la proposition d’Hébert, il fut décidé qu’une députation se rendrait ù la Convention pour lui demander le jugement « de Brissot et consorts » dans les vingtquatre heures (2).
Le lendemain , en effet , des commissaires de la .société ayant à leur tête Xavier Audoin, le gendre de Pache, se présentèrent à la barre et réclamèrent de l’Assemblée une loi qui débarrassût le tribunal révolutionnaire des formes sous lesquelles étouflait la conscience des jurés et qui permît ù ceux-ci de se déclarer suffisamment instruits quand ils le jugeraient îi propos. Aussitôt le député Osselin convertit en motion cette seconde partie de la pétition. Mais alors il serait donc loisible aux jurés de clore les débats dès le premier jour, diîs la première heure, si d’avance ils s’étaient formé une conviction, et d’ôter ainsi aux accusés tout moyen de défense? Le vague de lu rédaction d’Osselin était de nature à soulever do pareilles craintes. Robespierre le sentit, et il présenta une rédaction
(1) Voy. le livre précédeni.
(2f Voy. le Journal des débats et de ta correspondance de la société des Jacobim^ numéro 5â4.