‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 80 sur 354 · LIVRE XII. — LE PROCÈS DES ClROSniSS l · texte numérisé non relu

LIVRE XII. — LE PROCÈS DES ClROSniSS l

nouvelle, conciliant, selon lui , les intérêts des accusés avec ceux de la patrie. C'était au président du tribunal de demander aux jurés, mais après trois jours de débuts seulement, si leur conscience était assez éclairée; en cas de réponse négative, l’instruction devait continuer jusqu’à ce qu’ils se déclarassent sufTisanimcnt instruits. L’esprit de cette proposition ayant été adopté par l’Assemblée, Osselin rédigea son projet vraisemblablement d’après le brouillon que lui communiqua Robespierre, et sa motion fut, cette fois, convertie en décret (1).

Assurément la mesure conseillée par Maximilien était singulièrement large cl libérale, comparée à la pétition présentée à l’instigation d’Hébert; mais ce n’en était pas moins une restriction à la liberté de la défense, et nous ne saurions nous empêcher de la bl.'imer. Robespierre croyait concilier les intérêts des accusés avec le salut de la patrie, il se trompait. Aucune considération ne doit l’emporter sur celle de la justice. Donner pour limites à la défense des accusés le bon plaisir du juge, c’est enfreindre les lois primordiales de la juslite. Maintenant, Robespierre confondit-il, involontairement même, ses rancunes personnelles avec le salut de la République? Se souvint-il que les hommes traduits aujourd’hui devant le tribunal redoutable où ils avaient tout fait pour l’envoyer l’avaient persécuté avec un acharnement sans exemple, dévoué aux poignards' des assassins, regrettaient enfin de l’avoir laissé « jouir de l’impunité physique (2)? » Rien n’autorise à le supposer. Et .si l’on se rappelle les chaleureux efforts tout récemment déployés par lui, et couronnés de succès, pour arracher à l’échafaud les soixantetreize signataires de 1a protestation contre le 31 mai, on est bien obligé d’avouer qu’en ces lamentables circonstances il sut, au contraire, étouffer dans son cœur de profonds et légitimes ressentiments.

(1) Honileur du 9 brumaire de l'an II (30 octobre 1793 , séance du 8 brumaire. — Ce brouillon, de la main de Robespierre, a été reproduit en fac-similé, arec les ratures, en tète du second rolume des Pafiert inédilt, etc., mais ce n’est pas la minute même du décret, comme le dit H. Michelet dans son Hiitoire i» la AdvoluKon, t. VI, p. 341. — Ce fut dans cette séance du 8 brumaire que, sur la proposition de Billaud-Varenne, la Convention donna au tribunai criminel eitraordinaire le nom de Triburutl réroluftonantre.

(St Voj. le deuxième volume de cette Histoire.

Digilized by Googlc

HISTOIRE OE ROBESPIERRE

Les Girondins avaient entraîné dans leur chute la femme de leur ministre d’élection, M"’' Roland. Arrêtée à la suite du 31 mai par les ordres de la commune, l’illustre femme n’allait pas tarder i suivre ses amis sur l’échafaud. Un instant elle avait pu croire h une destinée meilleure; un instant les portes de la prison s’étaient ouvertes pour elle. Mais des tigres altérés de son sang n’entendaient point lâcher ainsi leur proie. A peine en liberté, elle était arrêtée de nouveau et plongée dans les cachots de Sainte-Pélagie , d’où elle ne devait plus sortir que pour se rendre, dans la fatale charrette, sur la place de la Révolution. L’horrible Père Duchesne, ce pauvre Hébert, comme disent, on le sait, les néo-hébertistes, ne lui avait-il pas pronostiqué son sort? Du temps qu’elle était à l’Abbaye, le substitut du procureur de la commune avait raconté dans sa feuille qu’il était allé lui rendre visite sous l’apparence d’un brigand de la Vendée, et qu’ayant, â l’aide de ce déguisement, obtenu l’aveu des relations de Roland avec les Brissotins , il s’était écrié en sc découvrant : « Oui, f....! tu l’as dit, vieux sac k contre-révolution! Reconnais le Père Duchesne; je t’ai laissée défiler ton chapelet jxmr te connaître. Le pot aux roses est découvert. Tous tes projets s’en vont il vau-l’eau. Non, les Français ne se battront pas pour un crâne pelé comme celui de ton vieux cocu, et pour une salope édentée de ton espèce... Pleure tes crimes, vieille guenon, en attendant que tu les expies sur les échafauds, f....! (1)» Et ces ordures, les porteurs du journal venaient les colporter sous les fenêtres mêmes de la prison. Il faut voir, dans les Mémoires de M“' Roland , comme l’amourpropre de la femme outragée se révolte contre cet odieux pamphlet où « les vraisemblances physiques n’étoient pas mieux ménagées que les autres (2). «Poursuivre jusqu’il la mort cette Égérie du parti de la Gironde, passe encore, les passions politiques ont été de tout temps si impitoyables! mais insulter la victime en de pareils termes, la frapper ainsi dans son orgueil de femme et d’épouse, torturer l’âme avant de tuer le corps, n’était-ce pas la plus odieuse des lâchetés?

Ah ! comment s’étonner de l’invincible répulsion de Robespierre pour les hommes comme Hébert! — Robespierre! A coup sùr, dans la solitude de sa prison, M"*' Roland pensa plus d’une fois à cet

(1) Voy. le Père !>uchune^ numéro 248.

(2) Mémoires de Rolondt t. 11 de l'édit. Barrière et Berville, p. 104.

Page 1