LIVRE XII. — LISE P.LGE DES MÉMOIRES DE M""' ROLAXD
uncien objet de son culte et de son admiration. Qui sait? Peut-être un secret remords lui vint-il de n'avoir pas usé de son influence pour éteindre dans le cœur de ses amis la haine et la jalousie dont ils étaient animés contre Maximilien ; peut-être se reprocha-t-elle d’avoir trop facilement sacrifié à sa passion pour Buzot celui que dans les derniers mois de l’année 1791 elle regardait encore comme le plus pur et le plus dévoué serviteur de la Révolution ? Or Robespierre «'avait pas changé, lui ; il mourra en 1794 ce qu’il était en 1789; mais le cœur de la femme, nous l’avons dit, avait subi de mystérieuses transformations. L’ami fut vaincu par l’amant.
Un jour, vers la fin du mois de septembre, se trouvant malade et couchée à l’infirmerie de Sainte-Pélagie, elle reçut la visite d’un étranger. C’était un médecin. « Je suis, » lui dit le docteur en apprenant son nom, «l’ami d’un homme que peut-être vous n’aimez point.»
— Mais ici laissons la parole à M™' Roland : « Qu’en savez-vous, et qui est-ce? — Robespierre. — Robespierre! Je l’ai beaucoup • CLmnu et beaucoup estimé; je l’ai cru un sincère et ardent ami de la liberté. — Eh! ne l’est-il plus? — Je crains qu’il n’aime aussi la domination, peut-être dans l’idée qu’il sait faire le bien ou le veut comme personne; je crains qu’il n’aime beaucoup ^ vengeance, et surtout é l’exercer contre ceux dont il croit n’étre pas admiré; je pense qu’il est très-susceptible de préventions, facile Ji se passionner en conséquence, jugeant trop vke comme coupable quiconque ne partage pas en tout ses opinions. — Vous ne l’avez pas vu deux fois! — Je l’ai vu bien davantage! Demandez-lui ; qu’il mette la 'main sur sa conscience, et vous verrez s’il pourra vous dire du mal île moi (1). »
Avec combien plus de raison pourrait-on retourner contre les Gi- ' rondins les reproches adressés ici ii Robespierre 1 Cette soif de domination, ce désir de vengeances, ces préventions étonnantes contre quicénque ne partageait pas en tout leurs opinions, n’était- ce point là précisément les défauts essentiels des Girondins? Nous l’avons. Dieu merci ! démontré par des preuves sans réplique dans la seconde partie de cette histoire (2). M“' Roland s’exprimait ainsi le 23 septembre 1793. Or, à quelques jours de là, Robespierre arrachait au bourreau soixante-treize partisans de la Gironde. Étaient- i ils de ses amis, ou partageaient-ils en tout scs opinions, ces hommes ([ui lui durent la vie, et qui, après l’avoir salué comme un sauveur, firent chorus, après Thermidor, avec la tourbe de ses détrac-
(I) Mémoirei de «">• Holand, t. II dr l'édit. Btrrière et Berrille, p. SOÎ.
(i) Moas aTonSp dans notre précédent volume, montré avec quel s&os gène, avec
leurs (1)? EtM”' Rohtiul qui, elle-même souffrait si cruellement de la calomnie, comment a-t-elle pu sciemment et de gaieté de cœur calomnier d’une fa«;on si grossière en maint passage de ses Mi’smoires celui qu’elle avait « beaucoup connu et beaucoup estimé » avant de se donner tout entière, d’âme au moins, à l’homme dont l'étrange conduite contribua tant à égarer le parti de la Gironde et â le pousser dans la voie fatale au bout de laquelle il devait s»* heurter à l’échafaud ? '•
Quand le médecin se fut retiré, M"' Roland eut l’idée de s’adresser à RobcspieiTe, et, d’un trait, elle lui écrivit une longue lettre qui commençait ainsi : « Robespierre, si je me trompe, je vous mets à même de me le prouver, c’est h vous que je répète ce que j’ai dit de votre personne, et je veux charger votre ami d’une lettre que la rigueur de mes gardiens laissera peut-être passer en faveur de celui à qui elle est adressée. » M”' Roland doutait que cette lettre pût parvenir îi son destinataire, et elle avait raison. Robespierre avait beau être une puissance morale extraordinaire, il avait beau » être membre du comité de Salut public, les terroristes à l’instar de Fouquicr-Tinville ne se croyaient pas obligés â une bien grande déférence enve|s lui, et nous verrons le terrible accusateur publie, retenir de sa propre autorité des lettres qu’il était chargé de faire
combieu peu de boone foi Roland avait, de parti pris, calomnié Robespierre dans ses Mémoires. C*est la Gironde tout entière u sa proie attachée. Roland n*a plus été que l'organe des Louvet, des Buzot, des Barbaroux. A Roland nous avons, on s'en souvient, opposé surtout... Roland. Impossible, en effet, de se donner de plus formels démentis. Ainsi, à propos de la fuite du roi et des massacres du Champde-Mars, elle n’a pas craint, se faisant l'écho d'un ignoble mensonge de ses amis, de présenter Robespierre comme un lâche, comme un peureux. Or, voici ce qu'à la date du Si juin 1791 elle écrivait au notaire Bancal des Issarts, qui fut depuis député du Puy-de-Déme à la Convention : ■ Robespierre est monté à la tribune: il a eu le courage d’exprimer, avec l'énergie propre à son caractère, ce dont je ne riens que de vous transmettre l'énoncé... Robespierre a été couvert d'applaudissements; ils étaient bien mérités. » Et le lendemain S3 : « Hier, à cinq heures du soir, réunis avec Robespierre et plusieurs autres, nous nous considérions sous le couteau ; il n'était question que des moyens de porter le peuple à de grandes mesures dont l'Assemblée est incapable, et chacun ne songeait qu'à la manière de se rendre plus utile au salut public avant de perdre U vie qu’un masucre imprévu pouvait nous éter. » Le 17 juillet, le lendemain des tueries du Champ-de-Mars, elle écrivait au même : « On a bâti une dénonciation et l’on a fait, au comité, des recherches contre Robespierre; on élève contre lui des soupçons pour diminuer le poids de son opinion et l’inDuence de ce caractère énergique qu'il n’a pas cessé de développer. » Enfin le 18 elle écrivait encore à Bancal : o On ne machine rien moins que de faire dénoncer Robespierre à l'Assemblée..., et il serait possible, avec autant d'ennemis d'une part et de l'autre tant de vils agents prêts à se vendre, qu'on fabriquât un crime pour immoler en le déshonorant le plus vigoureux défenseur de la liberté, p {Uitres de Rolaad à Bancal du InarU.)
(1) Voy. le livre précédent.