‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 85 sur 354 · LIVRE XII. — LES FRÈRES DÜQUESNOY ET HÉBERT Î · texte numérisé non relu

LIVRE XII. — LES FRÈRES DÜQUESNOY ET HÉBERT Î

stituldu procureur de la commune avait joué 1 clonnement et s'était retiré convaincu; mais à peine avait-il quitté Robespierre qu’il avait couru aux Jacobins débiter sa diatribe. Foudroyante fut l’apostrophe de Maximilien. Après avoir témoigné son admiration pour ces deux frères, dont l’un menait nos armées au combat par le chemin de la victoire, dont l’autre combattait à la tète des soldats en faisant passer dans leurs cœurs son amour, son enthousiasme, son dévouement pour la patrie, Robespierre censura impitoyablement ces gens qui semblaient prendre à tâche de diviser les Jacobins, de leur rendre suspects les plus fermes appuis de la Révolution. « Je voudrais les voir, ces hommes qui nous calomnient, qui se prétendent plus patriotes que nous, et qui flagornent le peuple en l'égarant. Ils veulent nos places, eh bien! qu’ils les prennent! » • — Non ! non ! s’écria tout d’une voix la société. — « Je voudrais les voir, » continua Robespierre, « sondant nuit et jour les plaies de l’État et consumant leur vie à en trouver le remède. Veulent-ils atténuer nos travaux, ou veulent-ils nous mener à la contre-révolution en perdant les patriotes dans l’esprit du peuple? Qu’on ne s’imagine pas y réussir. Ce n’est plus seulement le patriotisme , cet amour inné de la liberté, l’enthousiasme qui nous soutient, c’est par l’empire de la raison que le peuple doit régner. C’est par elle que la République se maintiendra, c’est elle qui lui a fait prendre racine dans tous les cœurs, c’est assez dire qu’elle est éternelle (t). » Impossible de rendre plus dignement justice à deux patriotes éprouvés. De vifs applaudissements éclatèrent. Hébert, déconcerté, garda le silence.

Il retrouva la parole peu après, dans la même séance, pour appuyer une proposition de Robespierre tendant à ce que les sociétés populaires s’épurassent avec le plus grand soin. Aujourd’hui, disait Maximilien, tous les royalistes sont républicains, tous les Girondins sont Montagnards, et ils font semblant de dépasser en énergie les plus fermes patriotes. On les voyait se porter dans les sections afin d’exciter les citoyens â se livrer aux derniers excès. « Peut-on douter qu’ils n’aient jusque dans ces assemblées des émissaires qui s’introduisent là pour fomenter et faire naître des propositions ridicules, des arretés imprudents, dangereux, de nature à amener le trouble et la confusion? Ils se déguisent sous toutes les formes pour parvenir à leurs fins, et c’est souvent sous l’habit le moins suspect que nous trouverons l’ennemi le plus acharné du bien public. » Que d’aristocrates se couvrirent alors de la livrée républicaine par lâcheté

(I) Journal des débats et de la conespondanee de la société des Jacobins^ numéro 534.

uu pour frapper plus sûrement la Révolution ! La Harpe ne célébrat-il pas dans une ode des plus violentes l'insurrection du 10 août? Il la débita lui-même, coiffé du bonnet rouge, et s’écria : « Ce bonnet me pénétre et m’enflamme! » Eh bien, les La Harpes se multiplièrent à l’infini pendant la Révolution et l’on en compta plus d’un dans les rangs des hébertistes.

En donnant son approbation .û l’idée émise par Robespierre, Hébert crut certainement faire oublier ses malencontreuses accusations concernant les frères Duquesnoy ; mais ses derniers mots, dirigés contre ceux qui disaient encore la messe, n’étaient pas de nature à lui concilier des hommes décidés à ne pas plus admettre l’intolérance et le fanatisme d’un côté que d’un autre (1). Hibert et ses amis commençaient alors leur déplorable campagne contre la religion, ce que Robespierre appela si justement la guerre aux dévotes. Nous allons assister en effet à cette immense bouffonnerie connue sous le nom de déprélrüation , dont le résultat le plus clair fut de faire inutilement à la République des millions d’ennemis. Ceci se passait le 19 brumaire (9 novembre 1793).

Le surlendemain 21 brumaire parut aux Jacobins le général Jourdan lui-même. La franchise de ses explications, son éloquence toute républicaine, sa promesse de ne jamais employer son épée qu’à combattre les rois et à défendre les droits du peuple, soulevèrent les acclamations de l’assemblée. Hébert, étant monté ensuite à la tribune pour se rétracter et faire amende honorable, reçut de Duquesnoy l’accolade fraternelle (2).

La justice rendue en cette circonstance aux frères Duquesnoy par Robespierre ne fut pas oubliée. Après Thermidor, le général, le vaillant soldat de Watignies, le vainqueur de Charette, fut destitué (3), et, pour échapper aux fureurs thermidoriennes, le Conventionnel eut un jour la faiblesse do renier son ancienne amitié pour Maximilien (4); mais ensuite il ne cessa de défendre la mémoire de son ami, thomme du peuple, comme il l’appelait, et l’on sait par quelle admirable mort il racheta un moment de faiblesse. Il sortit

(1) Journal det débatt et de la correspondance de la tocUU de» Jacobine^ naméro 534.

(2) iHd.» numéro 535. — De tous les maréchaux de IXnipire, Jourdan est certainemeut celui qui demeura le plus attaché à la tradition républicaine. Aussi ne reçuMl de Tempereur ni dotations ni titres. Napoléon n'oublia jamais roppoaition du général républicain au coup d*£tat de brumaire. Jourdan mourut après la Révolution de Juillet. Il avait accepté de Louis XVIII le litre de comte.

(3) Couvert de blessures et sans fortune, le général Duquesnoy se retira aux Invalides, où il mourut eu 1796.

(4) Séance du 16 ventése de l'an III (!«>' mars 1795), k la Convention. Voy. le Moniteur du 14 ventése.

uvnE XII. — i.'inînEnTisME

de la vio ^ la iiianioro do Caton. Condamnô à iiiorl pour lo rôlo hoiiorablo (pi’il jmia dans la jnnrnôo du 1" prairial an III (20 mai 179“>), il dit avoc calme, quand on lui apprit son arrêt : «Je désire que lesaii" que je vais ré|)andre soit le dernior sang innocent qui .soit versé;» et il so frappa d'un coup de couteau en s’écriant : r/ir In liqmhliijue! (1).

Il n'est pas inutile do comparer, en passant, la destinée des amis de Robespierre à celle des liomnies qu’il compta au nombre de .';es adversaires. Tandis que ceux-ci se jetèrent pour la plupart dans les bras du despotisme et de la monarchie, dont ils devinrent les serviteurs intéressés, les premiers tombèrent presque tous victimes de leur' fidélité et de leur dévouement aux principes de la Révolution , :’i ces principes dont Maximilien avait été le martyr. N'y a-t-il pas là un enseignement bien significatif?

« Le peuple hait tous les excès; il ne veut être ni trompé ni protégé; il veut qu’on le défende en l’honorant, » s’écriera bientôt Robespierre à la Convention nationale; et ces paroles seront toujours la règle de sa conduite. Pour défendre la Révolution contre les ultras et les contre-révolutionnaires, pour sauver la République des excès des uns et des cntrepri.ses des autres, il va tenter des efforts surhumains. Il accomplira tout le bien qu’il fut pos.sible do taire à celte époque; et le mal qu’il ne pourra empêcher sera l’ouvrage de ses ennemis, de ceux qui l’égorgeront lorsqu’ils le verront disposé à proposer à la Convention de leur demander compte de leurs Vrimes. C’est ce qui ressortira clairement des pages qui vont suivre, et ce ipie tout lecteur impartial ne pourra so di.spenser de reconnaître.

A l’époque do la Révolution française où nous sommes arrivé, brumaire an II (novembre 1703], la République semblait avoir rallié à elle rimmen.se majorité de la nation. La masse des indifférents et ceux qui .sont toujours prêts à s’incliner devant le fait accompli ne demandaient pas mieux que de la voir sortir triomphante des épreuves qu’il lui restait à subir. Déjà, au Nord et à l’Est, l’étranger était repoussé du territoire ; les rebelles de l’intérieur étaient à moitié vaincus; encore quelques efforts, et la jeune République allait s’affirmer dans sa force et dans sa m.ajesté. Mais tout à coup

(1) VoT. la Biographie unirerteUe,h farlic> Doh'esxov.

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IIISTOinE IlE ROnESriEMtE

éclate contre le culte un mouvement qui jette le trouble dans toutes les consciences. Une gucrn^ à outrance est déclarée h la religion par des fanatiques d'un nouveau genre, et dès ce jour la Révolution voit grossir d’heure en heure le nombre de ses ennemis; dès ce jour les prisons s’emplissent d’une foule de malheureux coupables dBsujii’rstilinn; dès ce jour la Terreur s’abat sur toutes les ela.sses, et un voile lugubre couvre la face entière du jiays. Partout on s’en prit à la République des folies et des fureurs de quelques hommes.

L’.\ssemblée législative avait, avec raison, rendu des lois d’une extrême sévérité contre les prêtres réfractaires convaincus d’avoir fomenté des troubles en invoquant les intérêts do la religion; mais elle s’étail bien gardée de porter atteinte à la liberté des cultes, formellement reconnue après elle par la Convention nationale. Or, étendre à tout le clergé des mesures prises contre les ecclésiastiques coupables , forcer par la terreur les |)rêtres îi se decltritiltatiisfr, fVriner les églises aux fidèles, interdire le baptême, le mariage ndigieux, toutes les cérémonies auxquelles une partie de la po|mlation était habituée encore, et, pour comble de plaisanterie, décorer du prétexte de la liberté des cultes toutes ces énormités, voilà ce que tentèrent ceux qu’on appela les hébi'rtislcs , non que tous fussent des amis ou des partisans d'Hébert, mais parce que le Père Duchenne fut l’organe principal , le ]iorte-voix de cette faction dans laquelle, avec \inceiil et Hébert, se trouvèrent confondus Chaumette et Momoro, Cloots le baron pru.ssien, l’orateur du tjenre humain, Rourdon (de l’Oise), Rousselin, .\ndré Dumont cl Fouché. Entre ces hommes et les Girondins, à la perte desquels ils ne cessèrent de s’acharner, il y avait cependant un point de doctrine commun : l’intolérance. Entre Guadel ne comprenant pas qu’on pût invoquer à la face du peu[ile le nom de la Providence, et Hébert ou Dumont érigeant en quelque sorte en crime d’État le fait d’aller à la messe, la différence n’était pas grande, et il n’y aura pas à s’étonner si, après Thermidor, les survivants de la Gironde s’entendront si bien avec la queue des héberlisles.

Certes nous nous piquons d’être philosophe autant que personne, et nous avouons très-hautement n’avoir d’autre religion que celle de notre conscience; mais nous ne saurions comprendre ces libres penseurs d’un genre particulier qui, le mol de tolérance à la bouche, se montrent les plus intolérants des hommes, et qui au fanatisme de la superstition opposent le fanatisme de l’incrédulité. Que par les armes de l’intelligence et de la raison on essaye de détruire les derniers vestiges de l’ignorance; qu’on signale ce qu’il y a d’ab-

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