LIVRE Ml. — M.VXIMILIEN ET .\M>UÉ IllMO.XT
(J’Était, en style du Pùre Duchcmif, le récit des persécutions dont il était rantenr. « Je viens de reiinérir rarrcslaiion des prêtres ((ui .se permellroient de célébrer les fêles ou dimanches, » écrivait-il le I" brumaire (22 octobre 1793), « je fais disparoître les crucifix et les croix, et bientôt je comprendrai dans la proscription les animaux noirs appelés prêtres... Je pars pour Beauvais, que je vais mettre au bouillon maigre avant de lui faire prendre une médecine... (l) » Cette faijon do procéder à l'égard des prêtres eu général, et celte idée de mettre au bouillon maigre nos chefs-lieux de département avant de leur faire prendre une médecine, déplurent souverainement au comité do Salut public, au nom duquel Kobe.spierre répondit en ces termes, le (> lirumaire (27 oi'lobre), au trop farouche proconsul : « ... Il nous a paru que dans vos dernières opérations vous avez frappé tro|i violemment sur les objets du culte catholique. Une partie de la France, et surtout du Midi, est encore fanatisée. 11 faut bien se garder de fournir aux contre-révolutionnaires hypocrites, qui cherchent à allumer la guerre civile, aucun prétexte qui semble juslilier leure caloiniiies. Il ne faut pas leur présenter roccasion de dire que l’on viole la liberté des cultes et qu’on fait la guerre à la religion elle-même. Il faut punir les prêtres séditieux et inciviques, mais non proscrire ouvertement le litre de prêtre en .soi. tl ne faut pas non plus appliquer au pays où le patriotisme est tiède et engourdi les remèdes violons néce.ssaircs dans les contrées rebelles et contre-révolutionnaires. Continuez, cher collègue, de réprimer les traîtres et les mauvais citoïens, frappezles même, avec jilus de promptitude et de rigueur que vous ne l’avez fait jusqu’ici, mais ménagez la mas.se foible et ignorante. Suivez les principes que nous venons d’exposer, ap|diquez-les aux habitans de Beauvais en particulier, et vous acquerrez de nouveaux droits à la rcconnoissance publique... (2). »
.4ndré Dumont ne tint guère compte de ces observations si pleines de sage.sse; il ne cessa pas de désoler les départements de la Somme, de l’Oise et du Pas-de-féalais, écrivant encore ù la Convention nationale des lettres où se trouvaient des phrases dans le genre de celle-ci : « J’ai tendu mon large filet, et j’y jireiids tout mon gibier de guillotine (3). » Voilà l’un des hommes à qui llobes|derre
(1) Yoy. celle lellro d’André Dumonldans le iloniteur du 5 brumaire (^l» oclohro 1793).
(2) 1/originui de celle leltre, doul nous devons la conimunication & aiice de
M. Chanibry, à qui elle a élé donnée pur André Duuioni lui^môme, e»l sigié de Uobespierre, de CoUol d'Herhois. de Cai nol et de billand-Varciine.
(3) Leiire en date du 18 frimaire (8 dcceiulre 1793). Yuy. le Moniteur du 43 friinaire (13 déceinbre 1793).
mSTOIHE DE llOltESPIEIIItr.
iiidij'm; (Jôclafpra résolûment la guerre. Aussi verrons-nous eel émule {l’lléb(>rl devenir un des idiis fougueux Thermidoriens, et diriger contre les patriotes Uts persécutions que Maximilien l'avait accusé d’étendre aux innocents et aux coupables. Un jour, après Thermidor, on l'entendit, lui le terroriste, en démence, insulter la mémoire de Robespierre, et traiter de buveurs de sang ceux qui tentei'aient de faire le procès îi la journée du i) Thermidor (I). A quelque l(>mps de là, un de ses collègues lui rejjrochait brutaleiiient d'avoir, à diverses reprises, écrit à ce inênie Robespierre qu’il calomniait maintenant; et Choudieu, l’honnète Choudieu, r>‘elainait l'inqiression de toutes les lettres trouvées dans les papiers de Maximilien, afin que l’univers pût juger de la partialité révoltante avec laquelle Courtois avait trié les pièces livrées par lui à la i>ublicité. André Dumont, qui jadis avait écrit à Robespierre, sans doute ])our répondre aux reproches (ju’il en avait reçus et s’excuser de la façon dont il s’entendait à mettre au bouillon maigre les villes où il était en mission, monta précipitamment à la tribune tout troublé par les applaudissements dont avaient été couvertes les paroles de Choudieu, tant la voix de la justice avait en ce moment étoulfé l’es|irit de réaction dont la Convention était animée tdors. Il prit, ironiquement ou non, l’engagement de fidre imprimer, traduire dans toute*! les langues et envoyer à toute l’Europe, à ses frais, les lettres qu’il avait écrites à Robespierre (2). Et cela lui était facile, puisque ses complices de Thermidor les lui avaient rendues. Mais il s’en tint à sa promesse, et se garda bien de jamais la remplir. Il est même à croire qu’il s’empre.ssa de détruire ces précieux documents, dont la publication eût été entièrement à l’honneur de Robespierre.
Le mouvement contre le culte eut à Paris pour directeurs ardents et infatigables Chauraette, Hébert, les deux Rourdon, Cloots et Momoro. .A la nouvelle de la di'prêlrisalion organisée dans les départements par quelques proconsuls iuaeiisés , le Père Durbesne ne se sentit pas de joie : « Par la vertu de la sainte guillotine » , s’écriat-il, « nous voilà délivrés de la royauté... Il faut à votre tour .sauter le i>as, jirétres avides, iirêtres sacrilèges. Tonnerre de Dieu! quel branle on vous donne dans les départemensi Les commissaires de la Convention vont en mesure comme une pie qui abat des noix... (3). » Les églises furent mises à sac et à pillage. Si une
(I ) Séance du 2.% nivôse de Tan III Voy. U Moniteur du 27 nivôse (f 6 janvier 1793).
(2) Séance du 29 |duviô:>e de l’an III. Voy. le Honiteur des 2 el 3 ventôse de l'an III (20 et 21 février 179.7;.
(3) Le Père ituchesne, numéro 301.
UVnE XII, — I.A DÉPRÈTRIS.VTIOM
pai-tie des dépouilles sacrées entrèrent dans les coffres de l’État, il en est cjui devinrent la proie de commi.ssaires avides. Plus d’une fois le vol se para du manteau de la philosophie.
Nombre de prêtres, il faut le dire, favorisèrent par leur lâcheté le mouvement dirigé contre le culte, et le cynisme avec lequel une folde d’entre eux abjurèrent donna la juste mesure de la démoralisation du clergé. Dans la séance du 19 brumaire (9 novembre), à la commune, un ministre catholique demanda, en déposant ses lettres de prêtri.se, à être autorisé à substituer au nom d’Erasme celui (.VApostat. Ce fut comme le signal d'un carnaval étrange. Déjà Clools le baron pru.ssicn, le juif Pércyra et Léonard Bourdon, s’étaient rendus chez l’évêque de Paris, Gobel. Ils l’avaient vivement sollicité de se démettre de ses fonctions et de venir abjurer en pleine Convention. Le faible évêque n’avait pas osé résister à des instances qui, à scs yeux, équivalaient à des menaces : il avait cédé; Clools était allé à la commune annoncer le succès de sa démarche aujirès de Gobel, et, d’un commun accord, les autorités constituées de la ville avaient pris la résolution d’accompagner à la Convention nationale l'évêque et son clergé.
Le .septidi de la deuxième décade de brumaire (jeudi 7 novembre 1799), peu d’instants après l’ouverture de la séance, un des secrétaires de la Convention donna lecture d’une lettre qui commençait en ces termes : « Citoyens repré.scntans, je suis prêtre, je suis curé, c’est-à-dire charlatan. » Cette lettre était signée : Parons, curé de Boissise-la-Bertrand, dans le district de Melun. Pour prix de son abjuration, ce curé demandait une pension qui lui permît de .s’affranchir des monieries et des pratii[ues décorées du nom de religion, car, ne sachant que débiter des orémus, il s’avouait incapable de gagner .sa vie (I). C’était le prologue de la farce dont rA.ssemblée allait être le théâtre. Sergent ne put contenir son indignation, et il demanda l'ordre du jour en .s’écriant : « Un prêtre qui dit qu’il était hier dans l’erreur, de bonne foi, et qu’il est détrompé aujourd'hui, ne peut parler sincèrement. » Mais fortement appuyée par Léonard Bourdon et par Thuriot, la demande du curé Pareils fut renvoyée au comité des finances. Au même instant parurent à la barre l’évêque de Paris et ses vicaires, accompagnés de-s autorités constituées de la ville. Momoro, président de la commune par intérim, exposa en quelques mots comment l’évêque et son clergé, conduits par la raison, venaient se dépouiller solennellement du caractère que leur avait imprimé la superstition.
(i) Voï. ta letlre du curé Parens dans le Vontleurdu 19 brumaire (9 novembre 1793,'.
IIISTOIRO llK lUmESI'lKIlIlE
Gobel ]>rit ensuite l;i parole. Dans une courte harangue où se dissimulait mal la contrainte ù laquelle il obéissait, l’évèque déclara que ses vicaires et lui renonçaient aux fonctions de ministres du culte catholique , puis il déposa sur le bureau du président ses lettres de prêtrise. Chaumette demanda alors (lu’une place fût réservée au jour de la raison dans le calendrier nouveau. Lalôi, qui présidait rAssembléc, félicita la commune d’être venue la première annoncer le triomphe de la raison, îi laquelle il eut soin d’ailleurs d’associer le culte de l’Èlre suiirêmc, dont le nom figurait au frontispice de la constitution ré[)ublicaine. Ou entendit ensuite, comme stimulés d'un beau zèle, le curé Villers, l’évêque d’Évrcux Thomas I.indel, le ministre protestant Julien (de Toulouse), Coupé (de l’Oise), curé de Sermaize, abjurer ù leur tour et •abdiquer leurs fonctions. Gay-Yernou, évêque de Limoges, et Lalande, évê((ue de Nancy, se démirent [tar lettres; ou put voir par là que c’était un coup monté. Parmi les ecclésiastiques de l’.Yssemblée, un seul résista à renlraîneincut général, un seul fit entendre le langage de la raison si vainement invoquée : ce fut l’abbé Grégoire. « Ou me parle de sacrifices », dit-il, « j’y suis habitué. S’agil-il d’attachement à la cause de la liberté? mes preuves sont faites depuis longtemps. S’agil-il du revenu attaché aux fonctions d’évêque? je vous rabandoniie sans regret. S’agit-il de religion? cet article est hors de votre domaine; vous ii’avez pas le droit de faltaiiuer. J’entends parler de fanatisme, de superstition : je les ai toujours combattus... » Et en invoquant la liberté des cultes, il déclara ((u’il resterait évêque pour faire du bien dans son diocèse (1).
Uobespierre avait assisté, muet et indigné, à celte triste scène, à laquelle n’avaient pas manqué cependant les aiiiilaudissements de l’Assemblée. Mais, tandis qu’une foule de ses collègues se réjouissaient plus ou moins sincèrement de l’abolition d’un culte dont les
11) N'csl-ce poiul par une nérilable aberration que M. Michelet présente eu quelque sorte l'ublé Oiégoiie cunmie avant a^i eu celle ciruoD^tance • sous l'abri des conuiés ei (le Kl>be^pt4'l'^eT• {Histoire de la Uévolutiont i. VI, p. 38:).) Yoy. le récit complet de la séance du 17 brumaire dans i'//ûIoirepaW£nienIatre, t. XXX, 183 et suiv. Chaque jour, pendant le courant de brumaire, de nouvelles abjuratious se produisirent à tu tribune de U Conveulion. Le iO, ce fut lo tour de l'abbé Sicyé.s, qui vint dire que depuis longtemps ses vœux appelaient le trioiiiplic de la raison sur la supcrsiiiiou et sur le laiiatisiite. Il est k remurquer que ceux qui, plus tard, parleront avec le plus d'indignaiiun de ce niouvcincnl contre le culte et le traiicrout d'abomination, sont précisé* ment ceux sur qui doit en peser la responsabilité. Combien, depuis, ont essayé d*en charger la mémoire de Robespierre! Aux yeux d'une masse de gens, Maximilien passe encore pour l'uu des promoteurs du culte absurde de lu déesse Raison.
LIVHE XII. — CI.OOTS AU COMITÉ DE SALUT l'UliLlC
ministres avaient été pendant si longtemps les alliés et les complices des oppres-seurs du peuple, il songeait, lui, au mal qu’allait faire à la République cette violation de la liberté religieuse, et l’on va voir combien fondées étaient ses appréhensions.
Ce mouvement contre le culte eût pu devenir excelloul, au dire de Robespierre lui-même, s’il avait été mûri par le teiups et par la raison (1); mais, précipité comme il le fut, il devait nécessairement entraîner les plus grands malheurs, .\ussi l’altribuait-il en grande partie aux calculs de l’aiistocratie, et garda-t-il une aversion profonde à ceux qui avaient préparé ce qu’il appelait si justement une mascarade philosophique.
Cloots crut avoir fait un coup de maître. Le soir de la séance sublime, comme disaient Hébert, Chaumette et Léonard Bourdon, r orateur du yenre humain vint au comité de Salut public se targuer de ce bel exploit. S’il avait compté sur une réception llatteuse, son attente fut singulièrement trompée. A l’attitude morne et froide des membres du comité, il comprit sans doute sa faute. El comment en effet les hommes chargés de radministration de la République ne se seraient-ils pas montrés très-vivement indisposés contre un étranger qui, follement et si inutilement, plongeait le pays dans d’inextricables embarras? Robespierre prit la parole :« Vous nous avez dit dernièrement qu’il fallait entrer dans les Pays-Ras, leur rendre l’indépendance et traiter les habitants comme des frères... Pourquoi donc cherchez-vous à nous aliéner les Belges, en heurtant des préjugés auxquels vous les savez fortement attachés? — Oh! oh! répondit Cloots, le mal était déjà fait... On nous a mille fois traités d’impies. — Oui, mais il n’y avait pas de faits, » répondit Maximilien. L'orateur du yenre humain pâlit, n’osa Tépondre, et se retira (2).
De l’abjuration de certains prêtres à la per.séculion contre les lidèlesen général il n’y avait qu’un pas ; il fut bientôt franchi. Dans la séance du il brumaire à la commune, Anaxagoras Chaumette avait donné lecture d’une lettre de son ami Fouché, lettre dans laquelle le futur duc d'Olranle disait au procureur de la commune :
(Ij Ce »oul les i*ropres paroles de Robespierre ü lu séunce des Jacobins du fri> maire (là décembre). Ygy. it MonilexiT du ^ frimaire (U décembre 1194).
(â) Celle scène a élê lucoulée par Robespierre lui-uiéme duns sou discours du
frimaire.
HISTOIRE HE ROBESPIERRE
« Il n’y a plus ni pauvres, ni riches, ni prêtres, dans le département de la Nièvre. » Et Chaumette avait ajouté : « Il faut que le département de Paris imite celui de la Nièvre, et que surtout il n’y ait plus de prêtres dans le département de Paris (1). » Quelque temps après, Hébert proposait au conseil général d’ordonner la destruction de tous les clochei-s de Paris, parce qu’ils .semblaient « contrarier lés principes de l’égalité » ; et le procureur do la commune requérait la démolition des statues de saints dont se trouvaient ornées les trois entrées principales de la cathédrale (séance du 21 brumaire, H novembre). Enfin, un peu plus tard, un .arrêté de la commune prescrivait la clôture de toutes les églises et la mise des prêtres en état de surveillance (séance du 3 frimaire, 23 novembre). Dans l'intervalle avait eu lieu l’inaugui'alion du culte de la déesse Rai.son.
Qui ne connaît dans tous ses détails la jonglerie à jamais fameuse dont l’église métropolitaine de Paris fut le thêfttre dans la journée du 20 brumaire (10 novembre 1703) et à laquelle la Convention nationale consentit à a.ssister sur la proposition de Thuriot (2)? Au milieu de l’église de Notre-Dame, sur la cime d’une montagne figurée, on avait élevé un temple dont la façade portait ces mots : A L.\ PHILOSOPHIE. La Liberté, sous les traits d’une jeune et jolie" flamme, était assi.se surun siège de verdure, ayant autour d’elle deux rangées de jeunes filles vêtues de blanc, « toutes les jolies damnées de rOpéra », comme disent, d’après leur maître Hébert, les néohébertistes, souriant d’aise au souvenir de cette mascarade. Aux sons d’une musique composée par Gossec, fut chanté l’hymne de Chénier, dont sans doute on n’a pas oublié la dernière strophe :
Cu^rrifirs Iibcral«urs, race puiss^inte el braTo,
Armés d'un glaive humain, sanctifiez refTi-oi! leirassé par vos coups, que le dernier esclave Suive au tombeau le dernier roi (3) !
Aux attributs du catholicisme on substitua les emblèmes et la statue de la Raison. Quand la cérémonie fut achevée, tous les assistants se mirent en marche pour la Convention. Au milieu du cortège
(1) Yoy., pour cette séance de la commune, la Feuille du salul public du 13 brumaire an II, numéro CXXV.
(3) Thuriot demanda que la Convention se rendit au Temple de la ftaison pour y chanter l'hymne de la Liberté (Monilei:r du 23 brumaire, 13 novembre). Or, au moment où Thuriot présentait cette motion, la cérémonie était déjà achevée. Mais ce ne fut point un obstacle ; la cérémonie fut rcconimenréc le soir en présence de la Convention. (Voir les /tci^luOon.ç de Pr/rû, numéro 215, p. 215.)
(3) Voyez le récit complet de celte fête de la Raison dans le numéro 215 des Rérolutionede Paris, p. 214 â2IS.