‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 88 sur 354 · I.IVIIE XII. — LES JOIES DU l’ÉllE IIUCIIESSE · texte numérisé non relu

I.IVIIE XII. — LES JOIES DU l’ÉllE IIUCIIESSE

ligurait, sur une estrade portée par quatre citoyens, la déesse représentée par la Maillard, une des plus célèbres actrices du lenqis, laquelle n’avait pas craint de s'exposer à cette ridicule exhibition. Ses clievciix épars lloltaicnt sous le bonnet phrygien ; olle était vêtue d'une longue tunique blanche recouverte îi moitié par un manteau couleur d'azur, et de la main droite elle tenait une pique en bois d’ébène. Le procureur de la commune la pré.senta à la Convention comme un chef-d’amvre de la nature. Elle descendit de son trône pour aller s’a.sscoir au bureau, où le président et les secrétaires lui donnèrent le baiser fraternel (i). Après quoi Chabot convertit en motion une demande de Chaumette tendante à ce que l'église métropolitaine fût désormais consacrée à la Raison et ii la Liberté. L'Assemblée vota d'emblée cette proposition, et voilà comme l'antique Notre-Dame de Paris devint momentanément le temple de la dée.sse Raiso.n (2).

Le Père. Ihu hesne ne put contenir .sa joie. « Ah ! la bonne fête que nous avons célébrée à la dernière décade! » s'écria-t-il. « Quel spectacle de voir tous les enfans de la liberté se précipiter dans la ci-<ievant cathédrale pour purifier le temple de la .sottise et le consacrer à la vérité, à la raison (3). » L'inscn.sé, qui prenait pour la raison une folie sans nom ! « Qu’allons-iious devenir? » s'écriait-il encore: « on ne connoît plus Dieu ni ses saints. On détruit la religion. Ah! que le bon Dieu doit être eu colère! miséricorde; le jour du jugement va sans doute sonner (i) ! » Ne savait-il donc pas que par ces momeries tout aussi ridicules que pouvaient l'êlro celles de n’importe quel culte, il créait d'un coup à la République des millions d'ennemis? Ignorait-il (pie, con.sacrés par le martyre, les prêtres allaient exercer sur les consciences un prestige plus puissant encore? Robespierre le savait, et c’est [lourquoi il fut au dernier point contristé de l'entraîneinent auquel se laissa aller la Convention nationale dans la séance du 20 brumaire. S’il faut en croire un témoin

(1) Ce ne fut pas seulement à Notre-Dame qu'on exhiba des déesses Raison. Presque chaque éplise eut en efTel la sienne. L'imprimeur-libraire Momoro, un des organisateurs du mouxement contre le culte, et qui était alors TÎce-présidenl par intérim de la commune de Paris, fil a sa femme les honneurs de l'église de Saint-André-des-Arts Les quolibets ne manquèrent pas à la pauvre déesse. On lit dans le numéro Ü60 de la Feuillf du «aluf public : « Lors de la dédicace du Temple de la Raison, M™* Momoro fut portée, exhaussée dans les rues, comme la déesse do la fête. Les connaisseurs en divinité s'égayoient sur la figurante. Les uns disoieul : « Que la déesse est maigre! » les autres : « Qu’elle «• est jaune! n d'autres, etc... »

(2) Voy. le Moniteur du 'ili brumaire (15 novembre 1793).

(3) Le Père Ouchesne, miméro 309.

(4) Ihid.t numéro 310.

lIlSTOinE DE ROIlESDlEltRE

oculaire, il quitta l’Assemblée de dégoût, ne pouvant soutenir la vue d'un tel spectacle. «Cette fatale séance», a dit le représentant Leva.sseur, « a valu aux Vendéens plus qu’un renfort de dix mille liommcs (I). »*Et Levasseur avait raison. Hébert et ses amis auraient été payés par les émigrés qu’ils n’eussent pas mieux réussi îi jeter dans la République un brandon de discorde et :i compromettre la Révolution. Plus d’un libre penseur partagea la consternation de Robespierre. Un abonné des Révolutions de Paris écrivit !i Prudhomme ; « Les prêtres n’ont jias été effrayés de tout ce bruit. J’en ai observé plus d’un iiui rioit sous cape, et se promeltoit bonne composition pour eux de tout ceci. C'est au point que plusiimrs patriotes qui se di.sent au courant soupçonnent que les tartufes en bonnet carré noir (car il y en a en bonnet rouge) ont pousse euxmêmes il la roue pour faire aller, cette nouvelle révolution ipie nous regardons ici comme manquée (2). » Il arriva en effet que le culte de la déesse Raison dégénéra en véritable orgie ; nous n’avons pas à raconter ici les scènes dégoûtantes auxquelles il donna lieu.

Plus sérieusement <ju’Hébert, I-’ouché, Dumont et tant d’autres, Robespierre était ennemi des superstitions religieuses, des préjugés, de tontes les jongleries cléricales; mais violenter les consciences, substituer îi l’intolérance et au fanatisme anciens une intolérance et un fanatisme d’un nouveau genre, remplacer par de véritables saturnales les cérémonies mystiques du culte catholique, lui parut très-fâcheux au point de vue moral, et souverainement imprudent au point de vue politi([ue. Et en effet, quoi de plus absurde que le culte imaginé pur les hébertistes, lequel, à la grande joie de tous les adversairesde la Révolution, ridiculisa aux yeux du monde entier la France républicaine’? Est-ce que la raison, être abstrait et immatériel, peut avoir d’autre temple que la conscience humaine? C’était bien la peine vraiment de tant crier après la superstition antique pour en créer une d’une espèce particulière, etde déclarer la guerre aux saints de bois et de pierre pour les remplacer sur leurs piédestaux par ces statues do la déesse Raison qui aflligeaient les uns et dont s’amusaient les autres! L’intolérance des sectateurs du nouveau culte ne connut pas de bornes; Laveaux, rédacteur du Journal de la Monlayne, fut violemment pris îi partie par Hébert pour avoir publié nn article sur l’existence de Dieu ; si bien que Laveaux, désespérant de pouvoir satisfaire tout le monde, donna sa démission de rédacteur du Journal de la Montagne (3). Des excès antireligieux, les héber-

(1) Uêmoires de René Levasseur ^ t. Il, p. 294.

(S) Vo;. fcf de Paris, Duniéro 223, p. 479.

(3) Séance des Jacobins du 18 brumaire (8 noYcuibre). Voy. le Uontlcur du 22 bru-

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