ÉTRE SUPRÊME
vail et de son industrie (1). A ce droit elle n'a.ssigne en quelque sorte aucune limite, tandis que Robespierre le restreignait par l’obligation de respecter les droits d’autrui, et qu’il regardait comme essentiellement illicites et immoraux toutes possessions, tous trafics, préjudiciant à la sûreté ou à la liberté d'autrui (2).
Enfin, bien plus fidèle au titre Déclaration des droits de l'homme, et poussant jusqu’i'i scs conséquences extrêmes le principe de la fraternité humaine et de la solidarité des peuples, Robespierre considérait comme frères les hommes de toutes les nations; il leur recommandait comme un devoir de s’aider entre eux comme les citoyens d’un môme Étal; quiconque opprimait une seule nation était par lui déclaré l’ennemi de tous les peuples. Dans l’oeuvre conventionnelle, au contraire, on se contente de proclamer le peuple français l’ami et l’allié naturel dps peuples libres, et, suivant une maxime énoncée un jour par Danton, on déclinait toute espèce d’intervention dans les affaires des autres nations (3).
Ab.senle du plan de Condorcet, l’idée de Dieu apparaît au frontispice de la constitution montagnarde. C’était du reste un retour aux traditions de l’Assemblée constituante, qui avait également proclamé en présence de l’Être suprême la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Est-ce IJi, comme on l’a dit, ce qui signe du nom de Robespierre la constitution de 1793? On peut répondre non, sans crainte de se tromper, car le déisme de Rousseau était la religion des membres les plus illustres de la Convention. Saint-Just, Couthon, Uérault-Séchellcs, Danton, Desmoulins, une foule d’autres; pensaient à cet égard comme Robespierre. Celui-ci dans sa Déclaration s’était seiTi d’une autre expression; c’était Jila face de l’univers et sous les yeux du Législateur immortel qu’il avait proposé h la Convention de proclamer la Déclaration des droits. Au reste, c’était exactement la même chose. Le Dieu qu’il invoquait n’était certes pas le Dieu des prêtres, fait à l’image de l’homme, le Dieu jaloux, capricieux, implacable et cruel du judaïsme ou du catholicisme ; mais cette idée consolanled’un Être suprême, essentiellement morale en soi, était .selon lui un rappel continuel li la justice, et par cela même elle lui paraissait sociale et républicaine au premier chef. Nous aurons bientôt l’occasion de parler plus longuement du sentiment religieux chez Robes-
(I) An. vit de la Uéclah.\tios de Robespierre, et XVI de ta Déclaration contrentionnclle.
(â Art. YIII, IX et X de la Déclaration de Uobespii'rre> et XVII de la Déclaration coiiTeniionnellc.
(3) Art. XXXIV et XXXV de la Déclaiiatios de Hobespierre, et art. CVIII et CIX de la < «institution.
HISTOIRE DE ROBESPlEItRE
pierre, sentiment si profond, si pur, si désintéressé, et si calomnié de nos jours cependant par des gens qui jugent ce grand homme avec leurs passions étroiu?s et l’intolérance dont sont animés à la fois et certains enneinis de toute idée religieuse, et certains partisans des doctrines catholiques ou protestantes.
La constitution était terminée; restait à voler la Déclaration des droits. Hérault-Séchelles en donna lecture à la Convention dans la séance du dimanche 23 juin. Un député de Paris, Raffron du Trouillot, aurait voulu qu'au mot droits on ajoutAt celui de devoirs. Mais Robespierre rappela que la Constituante , « à l'époque où elle était encore digne du peuple», avait soutenu pendant trois jours un combat contre le clergé pour qu’on n’insérftl pas le mol devoir dans la Déclaration, parce que des droits du peuple dérivaient naturellement ses devoirs, et r.\s.semblée passa outre (1). Aucun débat ne s'ouvrit sur cette üéclai'alion. « C’est un chef-d’œuvre qui ne doit point .souffrir de discussion! » s’écria Philippeaux. En elïet, après en avoir entendu une seconde fois lecture, la Convention l’adopta d’enthousiasme par assis et levé.
Une partie des membres du célé droit étaient restés immobiles à leurs bancs. Plusieurs députés de la gauche, Rillaud-Varenne entre autres, réclamèrent vivement l’appel nominal, afin que la France entière connût quels étaient ceux de ses représentants « qui s’étaient opposés à son bonheur ». Celle mesure, très-grave en ce qu’elle désignait les abstenants à la colère du peuple, allait être votée, quand Robespierre se leva. Suivant lui, la Déclaration des droits n’avait besoin, pour être adoptée par le peuple, que des principes qu’elle renfermait et de la presque-unanimité de la Convention nationale. «Je m’étonne », ajoula-l-il, « qu’on se soit aperçu de ce que quelques citoyens qui siègent là (au coté droit) ont paru immobiles, et n’ont point partagé notre enthousiasme. Ce procédé de quelques individus m’a paru si extraordinaire que je ne puis croire qu’ils adoptent des principes contraires à ceux que nous consai.-rons, et j’aime à me persuader que, s’ils ne se sont pas levés avec nous, c'est plutél parce qu’ils sont paralytiques que mauvais citoyens. » L’Assemblée applaudit et passa à l’ordre du jour (2). En couvrant ainsi d’une pitié dédaigneuse les gens de la droite, Robespierre eut évidemment pour but de les sauver de vengeances certaines, et la preuve de ses intentions en cette circonstance, nous la trouverons bientôt dans la conduite qu’il tiendra à leur égard.
(1) Journal du dcbalt et des dJcrelt, numéro 27U, p. 375, et Moniteur du 26 juin
(2) Monileur du 26 juin 1793.