LIVRE XII. — SÉANCE DE 1" FRIMAIRE AUX JACOBINS
les plus magnanimes défenseurs de la liberté. » — Sans doute Robespierre songeait ici à Caton défendant contre César l'immortalité de l’âme. — « Au.ssi louglemps qu’il existera des tyrans, il sera une consolation douce au cœur des opprimés; et si jamais la tyrannie pouvait renaître parmi nous, quelle est l'ânie énergique et vertueuse qui n'appellerait point en secret de son triomphe sacrilège à cette éternelle justice qui semble avoir écrit dans tous les cœurs l’arrêt de mort de tous les tyrans? Le dernier martyr do la liberté exhalerait son âme avec un sentiment plus doux en se reposant sur cette idée consolante. Ce sentiment est celui de l’Europe et de l'Univers; c’est celui du peiqile français. Ce peuple n’est attaché ni ux prêtres, ni à la superstition, ni aux cérémonies; il ne l’est qu’au culte en lui-même, c'est-à-dire à l’idée d’une puLs.sance incompréhensible, l'effroi du crime et le soutien de la vertu, à laquelle il se plaît à rendre des hommages qui .sont autant d’anathèmes contre l’injustice et contre le crime triomphant... »
Qui croirait qu'à propos de ce magnitii|ue discours un illustre écrivain de nos jours accuse Robespierre d'aller s’enfonçant rapidement dans les voies rétrogrades et d’être pris du mal des rois : la haine de l’Idée (I)? Ah! ceux qui ont la haine de l’Idée, ca: sont ces prétendus philosophes qui, s’érigeant en aiiêtres de l’incrédulité, n’admeltent pas qu’on ne partage point leurs doctrines, et dont l’intolérance est au moins égale à celle des plus fougueux sectaires.
Robespierre n’était-il pas dans le vrai quand il montrait la main de tous les ennemis de la Révolution dans ces farces indécentes et grossières qu’il combattait au nom même de la raison? Se trompait-il quand il disait que le but des royalistes et des cours étrangères était d’avilir, s’il était possible, la nation françai.se, de déshonorer ses représentants et de faire passer aux yeux des peuples les fondateurs de la République pour les dignes émules des valets de la tyrannie? Toutcela, on le sent, atteignait directement Hébert; toutefois Rolx'spierre ne nomma pas le substitut du procureur de la commune. 11 se défendit même d’avoir jamais eu l’intention de le dénoncer personnellement, pas plus que Uhaumette ou Pache, dont la vertu pure et
(1) Michelet, t. VI, p. ill. — Telle est la légèreté arec laquelle M. Michclcl a écrit son Histoire de la Héiolutîm française, qu'ü ne nicnlioniiC même pas le rapport de Robespierre sur la situation pulitique de la République, rapport qui eut cependant un si grand retentissement. Après M. Micbelet, Toici venir Proudhon, lequel, dans son langage amèrement hyperbolique, s’écrie : « ha Raison déifiée fut par l’iiiibécile q^e&sie de Caiheriue Théot déclarée suspecte. » {De la justice dans la Hétolulion et dans VÈglise, t. II, p. 3D8.) Ainsi, aux jeux du paradoxal auteur du Uémoire sur la pro~ priété, la Raison c’était les farces ignobles auxquelles put a peine mettre fin la cou> rageuse opposition de Robespierre.
HISTOIRE RE noBESPlERRE
modesU' lui «'tait conmio,' dit-il ; ot, à cette oe«'asion, il rappela «[iiV'tanl président de la Coiiveiition, il avait opposé l'éloge solennel du maire de l’aris aux a«;cusa(ions dont «'e magistrat avait été l’objet h propos d’un orage passager soulevé parla malveillance (1). Il termina < en dénon«’ant comme des émissaires de l’étranger deux membres de la société : Dubuisson , envoyé jadis en mission auprès de Dtimouriez par le ministre L<« Brun, et l’roly, fils naturel du prince de Kaunitz, un des principaux ministres de la maison d’Autriche. Ces deux hommes, couverts du masque du sans-culottisnie, disait Robespierre , avaient organisé un système ])atrioti«[ue de contre-révolu- • tion, et ils avaient pour complices des banquiers prussicn.s, anglais, autrichiens et même français; parmi leurs affidés, il cita Deslieux et Péreyra, et proposa è la société de passer tous ses membres à un sévère scrutin épuratoire, afin de reconnaître et de chasser les agents des puissances étrangères qui .se seraient introduits dans son sein (2). Le discours de Robespierre avait été fréquemment interrompu par les plus chaleureux applaudissements ; sa proposition fut adoptée avec un em]iressement univcTsel sans soulever la moindre réclamaliou.
Maximilien montra de nouveau en cette circonstance l’exemple de ce courage civil qu’il possédait au suprême degré, et dont il avait fait preuve si souvent déjîi , notamment après la fuite de Varennes, dans la soirée néfaste du 17 juillet 1791, et le jour où, comme pour donner une leçon ii Dumouriez, il avait jeté ;’i terre le bonnet rouge en pleine séance, des Jacobins. Car, encore une fois, il ne faut pas s’y méprendre, la réaction contre l’intolérance hébertiste n’était point chose aisée, comme on peut le voir par ces lignes où la Feuille du •mlut public, le journal de Rousselin et de Carat, félicite Robespierre di‘ sa courageuse protestation en favpur de la liberté des cultes :
« Voilù une de ces vérités morales législatives qui ne peut être trop méditée, et qui, disons-le franchement, ne pouvoit plus sans danger être énoncée que par un homme d'une réjmtation ù toute épreuve, tant lesexagérateurs avoient outre-passé les bornes presefites par la raison (3). »
(1) L'amiiiil rte Robespierre faillit «ailler cher b Paclie, et ce ne fut pas la faute des Bourdon (de l'Oise^, des Buissv d'AnpIas et de quelques autres, ai, après Thermidor, l'ancien maire de l’aris ne fut pas livré au bourreau.
(2) Voj., pour ce discours de Robespierre, le Journal dit dibalsil de la correspondance de la société des Jacobins, numéro Si4, et le Moniteur du (i frimaire an II «26. novembre 1793). 11 a été reproduit dans l'ftistoire parlementaire, t. XXX, p. 274 11 283, ei rtan$ les OEuorcs éditées par Laponnerave, t. lit, p. 47.3 h 487.
(3) Voy. la fciiil/c dutolut jmWir du 7 frimaire, numéro CXI.1X. ■ ' •