LIVRE \n. — DISCOURS DU 8 FRIMAIRE AUX JACORIXS 2:I
Comment tous les lions citoyens, tous les patriotes éclairés, n’auraicnt-ils pas béni l'homme dont les paroles empreintes d’une modération si vraie rendaient cœur aux opprimés et rassuraient les consciences? Mais, en revanche, tout ce que la France d’alors renfermait d’enragés, de tartufes d’incrédulité, de contre-révolutionnaires coiffés du bonnet rouge, se déchaîna contre lui. Les prêtres ne furent pas les derniers à maudire cet importun qui venait leiuarracher la couronne du martyre et leur ôter tout prétexte de soulever les consciences contre la Révolution. L’évêque de Beauvais, Massieu, ancien collègue de Maximilien à la Constituante et député h la Convention nationale, étant en mission dans les départements de l’Est, s’écria un jour h Vitry-le-Français, du haut d’une tribune populaire « Les prêtres sont des scélérats ; je les connais mieux qu’un autre, puisque j’ai été leur colonel. Malheur h vous si vous ne faites au fanatisme une guerre d’extermination. Robespierre lui-même rendra compte aux révolutionnaires du fanatiqtie discours qu’il a prononcé aux Jacobins le t" frimaire dernier (I). » Au 9 Thermidor se réidiscra la prédiction de l’évêque.
.Maximilien réélit même des lettres anonymes pleines de menaces. Une de ces lettres, dont le cachet portait l’empreinte d’un gros évêque, le détermina îi remonter, le 8 frimaire (29 novembre), à la tribune des Jacobins pour arracher le masque îi celte classe d’adroits ennemis du peuple qu’oii reconnaissait, dit-il, à l’affectation avec laquelle ils exagéraient les mesures de patriotisme , et qui rendaient nuis les plus sages moyens en cherchant à entraîner la Révolution au delà du but. A l’appui do sa thèse, il donna lecture d’une lettre surprise sur quelque espion et envoyée au comité de Salut public par le général Pichegru , lettre où l’on conseillait aux émigrés de déclarer dans une adresse aux Français qu’ils n’avaient jamais partagé les senpmcnts d’une faction abominable et désorganisatrice. Il fit ensuite connaître une épître suspecte écrite à Brissot, puis lut une lettre adre.ssée à lui personnellement, et sur l’enveloppe de laquelle on .avait écrit à la main ; Très-pressde.
Il y avait alors une fabrique de lettres anonymes destinées aux
(1) Desebiens cite ces paroles connue les ayant entendu lui-nicme prononcer. Voyez sa Bibliographie des journaux, aux Pièces justificalivei, p. xix, en note. — Ouvrez inainienani la Biographie de Hobespierre, par l’abbé Proyard, ce biographe qu’on peut sans exagération qualifier d’artisan de calomnies, et tous lirez (p. 119) que ce fut Robespierre qui contribua plus que personne h offrir h la capitale le spectacle des fêtes de la déesse Raison. L'honnéle abbé veut bien avouer seulement que Robespierre s'élum aperçu qu'il avait outre-passé les bornes, songea à revenir sur ses pis. Comment ne pas éprouver uu serrement de cœur quand on songe que do pareils livres, de telles inepties, servent k renseignement d*une partie de la jeunesse française !
principaux personnages delà Révolution, dans l'esprit desquels on ^s'imaginait pent-fttre jeter la frayeur et le découragement, comme si les patriotes de ce temps pouvaient avoir autre chose que du mépiâs pour ces œuvres d’infamie et de lilcheté. La lettre mise par Robespierre sous les yeux de la société des Jacobins est bien le type du genre de toutes ces lettres anonymes, bêtes et odieuses, dont Courtois a émaillé son rapport et sur lesquelles nous aurons , d'intéressantes explications îi donner. Il y était dit : « Je connais trop bien, citoyen, ta façon de' penser aristocrate pour que je puisse te laisser dans l’incertitude sur l'état de nos affaires, et cela est d'autant plus important que la place que lu occupes est plus émi-» nente. Je sais que tu veux la Ré|uiblique; mais tu veux aussi les nobles et les prêtres, selon, que tu me l’as mainte et mainte, fois déclaré a Paris lorsque j'y séjournais. Je le parle à cœur ouvert < parce que je sais que, pereiiadé de ton civisme, on ne le fera pas de mal. Les patriotes, ces f.... coquins, pour me servir de tes expressions, sont battus de toutes parts. J’espère que bientôt le temps viendra de te manifester... J’ai écrit au comte d'Artois pour ce que tu sais bien ; il m'a dit que, tu devois te tenir tranquille jùsqu'à ce que, le prince de Cobourg soit proche de Paris. Il accepte la proposition de livrer Paris h ce général autrichien... » Sur le verso de l’enveloppe étaient écrits ces mots : On prie les personnes par les mains desquelles passera cette lettre de ne pas l’ouvrir. L’auteur de cette grossière machination supposait sans doute que cette invitation même suffirait pour déterminer les employés de la poste h décacheter la lettre, et îi coup sûr il se félicitait d’avoir jeté dans l’âme des patriotes les soupçons les plus violents contre l’incorruptible membre du comité de Salut public; mais il fut trompé dans son attente, la lettre parvint intacte k son adresse, et ce fut, comme on voit, Robespierre lui-même qui en donna connaissance au pays entier.
Elle était, selon lui, l’œuvre des agents des cours étrangères, et il affirma que, malgré les apparences contraires, elle avait été fabriquée à Paris. « Parce que, » dit-il, « je me suis opposé au torrent des extravagances contre-révolutionnaires imaginées par nos ennemis pour réveiller le fanatisme, on a prétendu pouvoir en conclure que j’étayais les prêtres, que je soutenais le fanatisme, et la lettre que je viens de vous lire porte principalement sur cette idée...» C’était vraisemblablement, ajouta-t-il, l’ouvrage de Proly, de l’infâme Proly, chez qui l’on portait les lettres de la correspondance des Jacobins et qui en dictait les réponses. Avec quelle perfidie on attaquait chaque jour en détail les membres les plus énergiques de
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la Convention nationale! Ces hommes, continuait Rohespierre en faisant allusion aux exagérés, cherchent îi discréditer le comité de Salut public, ce comité trop redouté des ennemis de la France pour n’être pas le principal objet des atta(|iies de leurs lûches émissaires. F.h bien! qu'ils prennent nos places! — Non, non! s'écria tout d'une voix l'assemblée par un mouvement unanime et spontané. — Qu’ils prennent nos places, reprit Robespierre, nous verrotis comment ils )iourvoiront aux besoins de l'intérieur, comment ils repousseront d'une main les calomnies et de l'autre imprimeront à la nation une marche révolutionnaire, comment enfin ils dirigeront les armées, assureront à tous les subsistances, obtiendront des .soldats l’obéissance et de la part des généraux la plus stricte probité. Il promettait, du reste, de dénoncer à la vindicte publique ceux ipii, à la place de rintérêt du peuple, mettaient leur intérêt particulier. N’était-ce pas ces hideux Thermidoriens qu'ici il désignait d'avance'?
l’armi ces hommes qui paraient d'un zèle antireligieux leur marche tortueusement contre-révolutionnaire, il cita l'évêque de Ganisi, ancien membre royaliste de la Constituante, et qu’aujourd’iiui on voyait ii la tête de la section des Tmlmeii. C'était un de ceux (pli, tout en sacrifiant publiquement à la déesse Raison, s’empresseraient, selon Robespierre, de faire le procès aux auteurs du 10 août et du Ut mai, si le régime après lequel ils soupiraient en secret et dont ils considraient le retour par leurs exagérations mêmes venait à reparaître. « Oui, » ajoutait l'orateur, « tous ces hommes faux sont criminels, et nous les punirons malgré leur apparent patriotisme. » Le premier il avait osé dire Ji la tribune des Jacobins qu'il pouvait se rencontrer un prêtre honnête homme, et il ne faisait nulle difficulté de croire à la bonne foi de plusieurs de ceux qu’on avait vus déposer leurs titres à la barre de la Convention. \ ceux-là il promettait l'estime et l’appui des patriotes. Quant aux aristocrates qui, en venant offrir, au milieu de farces ridicules, les dépouilles des égli.ses, se targuaient de ces offrandes comme d’un mérite patriotique, ils avaient un but, celui de présentera l’Europe la Convention et tous les vrais amis de la Révolution comme les complices des saturnales dont ils étaient les auteurs, afin qu’on pût dire sans doute : « Les Français avaient juré la tolérance universelle, la liberté des cultes, et ils persécutent toutes les religions. » Ces ennemis dégui.sés de la Révolution, et les plus dangereux, porteraient la peine de leurs perfidies. Les représentants du peuple, disait encore Robespierre, contents de remplir leurs devoirs dans leur plus rigoureuse étendue, ont confiance dan.s la foi publique, dans la
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raison nationale. Pour hii, si le comité Je Salut public trompait le peuple, il serait le premier à le dénoncer ii la lace de l’univers ; mais il se portait sa caution, et croyait pouvoir aflirmer que, dans la gigantesque lutte du crime avec la vertu, de la calomnie avec l’innocence, ce grand comité triompherait des menées imaginées pour étouffer la République (1).
Ce discours de Robespierre, que nous n’avons pu que bien rapidement analyser, fut extrêmement ap|)laudi (2) ut donna singulièrement à penser aux hébertistes. Les persécutions contre le culte cessèrent à Paris jusqu’au 9 Thermidor, et le Père Duiiicsne écrivit, en s’adressant au peuple : « Laisse les sots adorer leurs magots et leurs magotes... Contente-toi de rire de leurs bêtises, mais ne les persécute pas... : bientôt le métier tombera de lui-même. D’ailleurs, f....! la Convention a mis sur le chantier le grand travail de l’instruction publique (3). » Hébert se rétracta lui-même très-catégoriquement en plein club des Jacobins et censura vivement les mascarades auxquelles il avait applaudi peu de jours auparavant (4). Que d’efforts il fallut h Robespierre pour ramener ses concitoyens au vrai culte de la raison. Instruire le peuple, c’était en effet, à ses yeux, le meilleur moyen de déraciner la superstition du cœur des masses et de les initier à la grande religion naturelle des Socrate, des Caton et des Rousseau (S).
Mais si la farce cessa à Paris, elle continua de plus belle dans les départements. Les Tallien, les Baudot, les Carrier, les Dumont, les Fouché, « ces lurons de la ganse, » comme disait Hébert en parlant des Mprilrisateurs (ü), persistaient ii désoler les provinces ; sous prétexte de rendre hommage à la raison, ils outrageaient chaque jour le bon sens et prétendaient courber la nation entière sous le joug de
(1) Yoj. le Journal des débats et de la correspondance de ta société des Jacobins^ nu> iu6ro 546» le Moniteur du 11 frimaire (!•' décembre} et le Républicain français, numéro 380.
(2) Journal des débats et de la correspondance de la société des Jacobins, numéro 54d.
(3) Le Père Duchesne, numéro 316.
(4) Séance du 8 frimaire» u6iruj7rà. Voy. le Moniteur du 1*^ frimaire fan II.
^5) Celte courageuse attitude de Robespierre devant l'héberiisnie constituera Tun de scs crimes aux yeux des Thermidoriens, et le fameux Courtois ne manquera pas de lui reprocher dans son rapport (p. 42 et 43) d’avoir déclamé « contre ceux qui ont renversé le culte, contre ceux qui ont empêché de dire la messe ou d’aller l’entendre, n
(6) Le Père Duchesne, numéro 320.
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