UVRE TI. LES ÉMIGRÉS ET LES PRÊTRES RÉFRACTAIRES
Après avoir frappé les émigrés, il restait, suivant Isnard, à dompter les prêtres réfractaires, afin d'assurer le triomphe de la Révolution. A regard de ces pestiférés, il proposait l'expulsion pour le cas où des plaintes seraient formulées contre eux. Et quant à la constatation du délit reproché, il ne s'en embarrassait guère : « Il ne faut pas de PREcvEs ! » Que se dira-t-il de plus fort aux plus sombres jours de la Terreur ? Les prêtres assermentés eux-mêmes n'étaient pas beaucoup mieox traités : s'ils venaient à troubler le moins du monde la tranquillité publique...- chassés également. Enfin, contre ceux qui se trouveraient dans les cas où le code pénal prononcerait des peines plus sévères que l'exil, Isnard demandait... la mort (1).
Cependant l'Assemblée ne se rendit pas tout de suite. Elle semblait hésiter à adopter les mesures de rigueur, comme si un secret pressentiment l'eût avertie qu'une fois entré dans la voie des sévérités excessives, on était condamné à n'en plus sortir. Enfin, après une discussion qui se prolongea jusqu'au 29 novembre, elle vota, sur le rapport de François de (Neufchâteau) parlant au nom du comité de législation civile et criminelle, un décret qui, sans contenir toutes les dispositions rigoureuses réclamées par Isnard, prescrivit cependant à tous les ecclésiastiques de prêter, dans le délai de huit jours, le serment civique, sous peine d'être privés de tous traitements ou pensions, décla^ rés suspects de révolte à la loi et soumis à la surveillance de toutes les autorités constituées. 11 était enjoint à chaque municipalité d'adresser au directoire du département un tableau contenant la liste des ecclésiastiques domiciliés sur son territoire, en distinguant soigneusement les assermentés des non assermentés. Si des troubles venaient à éclater, ayant pour cause ou pour prétexte des motifs religieux, les réfractaires pouvaient être éloignés de leurs domiciles, et, en cas de contravention à l'arrêté du directoire, condamnés à l'emprisonnement. A tout prêtre convaincu d'avoir provoqué la désobéissance à la loi ou aux autorités constituées, dix ans de détention étaient réservés. Enfin, voulant avoir sous les yeux les noms de tous les ecclésiastiques ayant ou n'ayant pas prêté serment, l'Assemblée législative ordonna au conseil général de chaque département de lui en envoyer la liste et d'y joindre des observations sur la conduite de ces prêtres et les rapports qu'ils pouvaient avoir avec les émigrés (2).
La presse n'avait pas manqué, de son côté, de prendre part k la discussion relative aux troubles suscités par la question religieuse; et
(1) Voyez C6 discours d^snard dans le Moniteur du 15 novembre 1791.
(2) Décret cité dans VHittoire parlementaire de la Révolution, t. XII, p. 150 et suiv.
T. II a
18 HISTOIRE DE BOBESPIERRE
aux efforts d'une partie des orateurs de la Gironde, s'ajoutèrent les pressions ^térieures. Parmi les feuilles qui se montraient le plus hostiles au clergé on remarquait la Chronique de Paris ^ rédigée alors par Charles Yillette et Condorcet, deux marquis de Tancien régime, Tun et l'autre grands ennemis des prêtres. Condorcet était loin de montrer pour eux la modération dont il avait paru animé à regard des émigrés, et il ne se passait guère de jour où son journal ne contint contre les premiers quelque article violent. Un habitant des environs de Bapeaume ayant été trouvé percé de coups dans une ruelle de son village, la Chronique n'hésita pas à accuser les prêtres de l'avoir assassiné, parce que cet homme se serait un jour expliqué énergiquement sur les moyens indignes employés par eux pour combattre la Révolution (1). Punir les fanatiques qui, au nom de la religion, cherchaient à jeter la perturbation dans le pays, était assurément le droit et le devoir du législateur; mais encore fallait-il apporter dans la répression une excessive réserve, car il était à craindre qu'on ne finit par demander à tous les prêtres compte des troubles occasionnés par une partie d'entre eux, et que la répression ne dégénérât en persécution. Ce fut précisément ce qui arriva, et c'était là sans doute ce qui rendait l'Assemblée indécise entre les violents avis d'Isnard et de Fauchet, et les sages conseils de l'évêque de Bourges, Torné.
Or, au moment où elle hésitait, les rédacteurs de la Chronique de Paris imaginèrent de faire intervenir dans le débat un homme dont l'opinion était de nature à influencer singulièrement l'opinion publique» et devait être d'un grand poids, selon eux, sur le Corps législatif. Ils usèrent pour cela d'un stratagème odieux, inconcevable, de la part de gens si vantés pour leur philosophie , leur modération , et que nous saisissons en flagrant délit de mauvaise foi. Le mardi, 9 novemtMre 1791 » parut dans la Chronique de Paris un extrait d'une prétendue lettre de Robespierre sur le fanatisme des ecclésiastiques. On y lisait que les orateurs de l'Assemblée constituante avaient donné à gauche dans la question des prêtres et disserté en rhéteurs sur la tolérance et la liberté des cultes ; qu'il fallait protéger tous les cultes, excepté celui qui déclarait lui-même la guerre aux autres, et qui n'était qu'une arme dont on se servait pour attaquer la liberté mal affermie; enfin que l'on connaissait mal, à Paris, le pouvoir des prêtres; qu'ils suffiraient seuls à ramener le despotisme, et que la cour n'avait qu'à les laisser faire, sûre de recueillir bientôt le fruit de leurs manœuvres (2). Pour qui-
(1) Chronique (le Par Uj numéro 335dcrannéc 1791.
(2) /6i(i., numéro 313 de Tannée 1791.'