LITRE VI. LES EMIGRES ET LES PRÊTRES RÉFRAGTAIRES
La colère de TAssemblée législative ne s'appesantit pas seulement SUT les émigrés, elle atteignit aussi les prêtres. Nous avons dit comment, en imposant à ces derniers l'inutile obligation de prêter serment à la constitution civile du clergé, laquelle, on le sait de reste, ne touchait au dogme en aucune façon, l'Assemblée constituante leur avait fourni Toccasion de couvrir hypocritement du manteau de la religion leur haine contre les nouveaux principes, qui pourtant n'étaient autres que ceux du Mattre dont ils se prétendaient les disciples. Toutefois, aux ecclésiastiques refusant le serment, on avait permis de dire la messe dans les églises mêmes desservies par les prêtres assermentés. Mais de cette tolérance, le haut clergé n'entendait guère profiter. Que lui importait en réalité l'intérêt de la religion? Il fallait, avant tout, exciter contre la Révolution les consciences timorées; et pour cela, quel moyen plus puissant que de transformer en martyrs les ministres de lautel?
Une véritable croisade s'organisa donc. Ordre fut donné aux prêtres réfractaires de rompre toute communication avec 1^ clergé assermenté, et.aux fidèles de refuser son ministère. Un rapport de Gallois et de Gensonné, chargés d'aller rechercher sur les lieux mêmes la cause des troubles religieux dont la Vendée et les départements voisins commençaient à être le théâtre, apprit à l'Assemblée législative, dans les premiers jours d'octobre, combien déjà le mal était profond. Les contre révolutionnaires avaient bien vite deviné quel parti magnifique ils pourraient tirer de la religion faussement présentée comme en péril, et sur tous les points de la France ils agitaient cette arme formidable. La lettre de Robespierre à Duplay signale vivement les insinuations dangereuses des prêtres réfractaires; cependant il se garde bien de pousser aux mesures de rigueur extrême, sachant que ce serait mettre de l'huile sur le feu.
L'Assemblée législative sembla également animée des plus grands sentiments de tolérance, dans les premières discussions auxquelles donna lieu la question des troubles religieux. L'évêque du Calvados, Fauchet, ayant, k la suite d'un discours violent, proposé à l'Assemblée de refuser tout traitement aux prêtres non assermentés, en exceptant les vieillards et les infirmes, et de condamner à cinq ans de gêne ceux qui seraient convaincus de tentatives de troubles, eut pour contradicteur l'évêque de Bourges, Tome, cet autre partisan passionné de la
Révolution, qui, admirateur enthousiaste de Maximilien, ambitionnait, on se le rappelle sans doute, « le glorieux surnom de petit Robespierre. » Au nom de la liberté des cultes, Torné engagea ses collègues à ne voter aucune mesure de rigueur contre les prêtres insermentés, à moins qu'ils n'eussent excité le peuple à la rébellion. Son discours, empreint d'une haute philosophie et d'un véritable amour do la liberté, obtînt un immense succès, et l'Assemblée en décréta l'impression (1).
On pouvait croire dès lors que l'esprit de tolérance l'emporterait complètement, et que, aux fureurs des prêtres égarés, on répondrait par une pitié dédaigneuse. La meilleure chose, à coup sûr, eût été de séparer radicalement l'élément religieux de l'élément civil, d'isolei' tout à fait l'Église de l'État, de n'imposer aux membres du clergé aucune espèce de serment. Mais à la nouvelle de quelques troubles suscités par des prêtres réfractaires, par les intolérants de l'Église, les intolérants de l'Assemblée revinrent à la charge. Fauchet reprit la thèse si victorieusement combattue par l'évêque de Bourges, et Isnard, de sa voix destinée à soulever tant d'orages, s'écria, le 6 novembre, que le système de tolérance était bon pour les temps de calme (2). Le 1&, dans un discours plein de passion, et où, parmi les exagérations auxqu^les semblait voué le génie de l'orateur, se rencontrent d'étincelantes beautés, il fit contre les prêtres réfractaires une véritable chargea fond de train. Parlant des contre-révolutionnaires du dedans et du dehors, qui poursuivaient le même but, les uns et les autres, et qui, selon lui, voulaient forcer la Révolution à les vaincre, il prononça ces paroles que l'avenir devait se charger de vérifier : « Il faut que vous les vainquiez ou que vous soyez vaincus. » Tout homme à qui cette vérité échappait était, à ses yeux, un aveugle en politique. « 11 fallait, » poursuivait-il, « ramener les coupables par la crainte, ou LES soumettre PARLE GLAIVE. Uuo pareille rigueuf ferait peut-être couler le sang, mais il était nécessaire de couper la partie gangrenée pour sauver le reste du corps. » Ce qu'il y avait de sauvage dans de telles paroles, on le comprendra de reste, si Ton songe qu'à cette époque les conspirations de l'aristocratie étaient encore à l'état latent, et que l'Assemblée législative n'avait pas, comme la Convention nationale, à lutter contre l'insurrection de Tintérieur, la guerre étrangère, et l'émigration recrutant par tous les moyens ses alliés. Voilà ce que trop peu d'historiens ont mis pleinement en lumière.
(1) séances des 26 ot 27 octobre 1791. Voyez les discours de Fauchet et de Torné dans YHiMoire parhmentairr^ par MM. Bucliez et Roux (t. XII, p. 97 à 121).
(2) Moniteur du 7 novembre 1791.