‹ Histoire de Robespierre (volume 2)Chapitre 11 sur 314 · LIVRE VI. ROBESPIERRE ET LA CHRONIQUE DE PARIS · texte numérisé non relu

LIVRE VI. ROBESPIERRE ET LA CHRONIQUE DE PARIS

coDque connaissait Robespierre, le mensonge était par trop grossier; en effet, rien de plus contraire à sa manière, à ses sentiments, que cet artide en forme d'extrait de lettre dirigé contre les membres du clergé, sans distinction pour ainsi dire, et qui reflétait si bien les opinions des rédacteurs de la Chronique^ opinions auxquelles on espérait sans nul doute donner plus facilement cours en les répandant sous le couvert de riiomme le plus populaire de l'époque. Dans sa lettre à Duplay, fiobespierre disait bien un mot du mal causé dans les campagnes par les prêtres réfractaires; mais en même temps il indiquait en quelque sorte le meilleur remède, en montrant les gardes nationales parcourant les villages afin de prémunir les habitants contre les insinuations perfides de ces prêtres (1). Il savait bien que le martyre était Tarme la jins puissante qu'on pût mettre entre leurs mains, et qu'ils seraient I^ns forts et plus nuisibles persécutés que tolérés. D'ailleurs, il était partisan de la liberté absolue des cultes. C'était, selon lui, mal prêcher la tolérance que d'entreprendre une sorte de croisade contre ceux-là mêmes qui, durant tant de siècles, avaient'torturé les consciences. Les libres penseurs, en raison surtout de la supériorité et de la grandeur de leurs principes, étaient tenus de se montrer beaucoup plus larges que leurs adversaires; et toute personne ne professant pas, sur ce point, des sentiments pareils à ceux de Robespierre est certainement presque aussi fanatique que les plus fougueux sectaires.

Nous avons entendu Maximilien, à la tribune de l'Assemblée constituante, blâmer énergiquement, au nom de la raison et de la liberté, d'inutiles mesures de rigueur proposées contre les prêtres, notamment à l'occasion des troubles dont la ville de Douai avait été le théâtre ; nous le verrons plus tard, quand des énergumènos d'un autre genre seront parvenus à renverser les autels et à en poursuivre les ministres, sans distinguer entre les innocents et les coupables, protester courageusement, presque seul, contre cette intolérance nouvelle et ces abus renouvelés de l'inquisition, et l'article xi du fameux décret portant reconnaissance de TÊtre suprême proclamera hautement la liberté de tous les cultes. Punir les prêtres conspirateurs, réprimer les manœuvres de ceux qui, abusant du caractère sacré dont ils étaient revêtus, cherchaient à égarer les âmes faibles et se mettaient en révolte ouverte contre la constitution, c'était bien, c'était équitable ; mais aller au delà, jeter inutilement le trouble dans les consciences, déclarer suspecte toute une catégorie de citoyens dont une partie étaient dévoués, en définitive, aux principes de la Révolution, lui paraissait impolitique

Ç) Lettre a Duplay, en date du 17 octobre 179L

d'abord, et, en second lieu, souverainement inique. 11 s*éinut donc singulièrement à la lecture de la lettre publiée par la Chronique de Paris^ et ressentit une légitime indignation du rôle qu'on lui faisait jouer. Voulant donner à sa réclamation le plus de retentissement et de publicité possible, il écrivit à la société des Amis de la Constitution pour protester, en présence du peuple même pour ainsi dire, contre une indigne supercherie, et dénier hautement les lignes publiées sous son nom (1). Un de ses plus chers amis, Couthon, présidait précisément les Jacobins le jour où lecture de sa réclamation fut donnée (16 novembre 1791).

La lettre faussement attribuée à Robespierre, et dont l'esprit concordait si bien avec celui des rédacteurs de la Chronique de Paris, étaitelle de l'invention de Condorcet, ou celui-ci fut-il dupe lui-même d'une mystification? Je voudrais en vérité m' arrêter à cette dernière hypothèse, mais il est bien permis de supposer le contraire, quand on voit la Chronique de Paris garder le silence, malgré la réclamation publique de Robespierre. Autre chose digne de remarque : jusqu'alors ce journal s'était montré l'ardent panégyriste du député d'Arras, il avait même enregistré avec complaisance, comme on le verra tout à l'heure, les ovations dont Maximilicn avait été l'objet à Béthune ; eh bien ! à partir de ce moment, il va devenir son adversaire implacable. Quand lepAtlosophe Condorcet, le patriote par excellence, suivant Brissot, et qui en effet, je le reconnais volontiers, fut un des grands esprits de notre Révolution, voudra lui jeter quelque grosse injure à la face, il l'appellera prêtre [Tj, et l'on ne devra pas oublier le démenti donné par Robespierre au journal de l'ex-marquis , quand plus tard on lira dans la Chronique de Paris : « Robespierre prêche... il parle de Dieu et de la Providence... Robespierre est un prêtre et ne sera jamais que cela, j» Quelle a.mertume dans ces quelques mots si profondément injustes adressés à l'homme qui, de tous les acteurs de la Révolution française, sans exception, a le plus obstinément défendu la liberté des cultes et la liberté de conscience !

'1) Voyez le Journal des débats de la Société des Amis dfla Constitution, numéro 95.

(2) M. Miclielet, on le voit, n^est que le plagiaire de cette» appréciation, parfaite^ ment ricliculc aux. yeux de tous les hommes qui ont étudié Robespierre consciencieusement et dans un esprit d'impartialité.

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