LIVRE Vît. — UNE PAGE DE L*AMI DU PEUPLE
de toutes les conversations de la capitale; c*est peut-être le plus fortement pense, le plus vigoureusement écrit de tous les morceaux sortis de la plume de ce puissant et redoutable publiciste.
Marat avait sur les Girondins une supériorité d*un certain genre : il D*était ni jaloux ni envieux ; et il put, sans crainte d'encourir le même bUme, leur reprocher d'avoir été offusqués de la gloire dont s'était GouTert Robespierre en défendant avec constance la cause du peuple, et de la faveur populaire, juste prix de ses vertus civiques. N'avaientils pas fait eux-mêmes l'aveu naïf de la jalousie dont ils étaient dévorés, e& imputant à crime à leur adversaire d'être devenu l'idole du peuple? Après avoir fouillé les antécédents de Brissot, sur lesquels nous nous sommes expliqué déjà, Marat ne peut contenir son indignation en ateodant la faction Brissot-Guadet accuser Robespierre d'être chef de parti et de diriger les tribunes des Jacobins par ses aides de camp. I Robespierre, chef de parti ! » s'écrie-t-il ; « il en auroit eu sans doute s'il eût voulu s'avilir au rêle d'intrigant, comme ses calomniateurs, mais il n'a et n'eut jamais pour partisans que les citoyens amis de la liberté, qui se souviennent avec reconnoissance de tout ce qu'il a fait pour elle. > Puis l'Ami du peuple montrait avec quelle perfidie on établissait un rapprochement entre Robespierre et la liste civile, entre les opinions énoncées par le premier et celles de quelques Feuillants, comme André Ghénier, par exemple, qui, lui aussi, trouvait qu'avec 00 peu plus de sagesse et de prudence on aurait évité la guerre, laquelle était, à ses yeux comme à ceux de Robespierre, la continuation de l'antique guerre des nobles et des rois contre les hommes, et menaçait d'ouvrir un nouveau champ à toutes les intrigues et à toutes les fuicvs (1). Marat demandait enfin à Brissot ce qu'il dirait si Rol)espierre se contentait, pour le dénigrer, de lui reprocher de tenir le même langage envers lui que les Roy ou, les Gauthier, les Malle t du Pan, c'est-à- ^ les plus vils folliculaires, les plus exécrables ennemi&de la liberté? Et le citoyen éminent dont l'Ami du peuple prenait ainsi la défense, Varatle connaissait à peine; depuis trois ans, chose à peine croyable, il l'avait vu une fois, une seule fois, au mois de janvier précédent; il ignorait même l'orthographe de son nom, qu'il écrivait Bobers- P^e^ et, bien mieux, il savait ne lui être pas sympathique. Cela* ponre au moins avec quel désintéressement il mettait sa propre personne hors de cause. Mais tant d'amertume, tant d'injustice de la part des Girondins avait soulevé son cœur, et il les jugeait d'autant plos coupables, d'autant plus odieux, qu'eux-mêmes, il en était con-
(1) Voyez dans le Journal de Parit du 30 avril 1792 l'article d'André Chénier.
vaincu, ne croyaient point à des impostures suggérées par la haine et par Tenvie. Et après avoir débité contre leur adversaire des injures banales, des calomnies sans nom, ils osaient le blâmer de parler souvent de lui, comme s*ils ne l'avaient pas mis dans la nécessité de se justifier! De ce que lui, Marat, avait dit du bien de Robespierre, c'était celui-ci, supposait-on tout de suite, qu'il avait entendu donner pour dictateur à la France ; est-ce qu'il n'avait pas parlé très-favorablement aussi de Buzot, de Grégoire, d'Anthoine, de Pétion? Mais ici laissons la parole à l'Ami du peuple : a Enfin, et c'est le comble de la démence, Guadet accuse Robespierre < de faire écrire dans le journal de l'Ami da « peuple, dont il dispose, que le moment est venu de donner un dictaa teur à la France... » Ce dictateur, c'est sans doute Robespierre luimême, comme un compère de Guadet vient bêtement d'accuser rAmi du peuple de l'avoir indiqué dans sa feuille.
« Cette inculpation me regarde personnellement. Or je dois ici une réponse précise et catégorique aux citoyens trop peu éclairés pour en sentir l'absurdité. Je déclare donc que non-seulement Robespierre ne dispose point de ma plume, quoiqu'elle ait souvent servi à lui rendre justice; mais je proteste que je n'ai jamais reçu aucune note de lui, que je n'ai jamais eti avec lui aucune relation directe ni indirecte, que je ne l'ai même jamais vu de mes jours qu'une seule fois; encore celte fois-là notre entretien servit-il à faire naitre des idées et à manifester des sentiments diamétralement opposés à ceux que Guadet et sa clique me prêtent.
a Le premier mot que Robespierre m'adressa fut le reproche d'avoir en partie détruit moi-même la prodigieuse influence qu'avait ma feuille sur la Révolution, en trempant ma plume dans le sang des ennemis de la liberté, en parlant de corde, de poignards, sans doute contre mon cœur, car il aimait à se persuader que ce n'étoient là que des paroles en l'air, dictées par les circonstances. — Apprenez, lui répondis-je à l'instant, que l'influence qu'a eue ma feuille sur la Révolution ne tenoit point, comme vous le croyez, à^ces discussions serrées où je développois méthodiquement les vices des funestes décrets préparés par les comités de l'Assemblée constituante, mais à l'affreux scandale ^qu'elle répandoit dans le public, lorsque je décbirois sans ménagement le voile qui couvroit les éternels complots tramés contre la liberté publique par les ennemis de la patrie , conjurés avec le monarque, le législateur et les principaux dépositaires de rautorité; mais à l'audace avec laquelle je foulois aux pieds tout préjugé détrac* leur; mais à l'effusion de mon âme, aux élans de mon cœur, à mes réclamations violentes contre l'oppression; à mes. douloureux accents;