UVRE VU. — SUR LES MOYENS DE FAIRE UTILEMENT LA GUERRE
force d'artifices et de terreurs ils parviennent à faire de Tarmée le redoutable instniment de la cour ou des projets d'un conspirateur perfide, alors tous entendrez vanter partout son respect pour les lois et soo attachement à la discipline. » Nous verrons tout à l'heure comment Robespierre entendait la discipline militaire, laquelle, pensait-il avec raisoD, ne pouvait être la même chez un peuple libre que chez ne nation gouvernée despotiquement.
«Reposez-vous sur le peuple et sur les soldats, » avait dit Brissot dans son discours sur la guerre; et, en rappelant à dessein ces paroles, Bokspierre s'étonnait à bon droit qu'on regardât comme un crime le fait : k soupçonner la trahison, et surtout qu'on cherchât à couvrir d'un voile nystéri^ix la trahison des chefs en menaçant des plus terribles supitces les soldats assez perspicaces pour l'apercevoir. Etcombienil était ios le vrai quand il disait: «Les soldats sont éprouvés et fidèles, leur |B)OQrpoQr la patrie est un garant certain qu'ils obéiraient avec translortUes chefs dignes de leur confiance. » On ne les vit pas, en effet, feerter en masse, passer à l'ennemi, aller lui ItVrer nos plans de défcnse et le secret de nos forces ; ce fut le crime d'un trop grand nomh d'officiers nobles que la Bévolution, à l'origine, eut le tort de liisser à la tête de l'armée, malgré Robespierre et Mirabeau. Et si tts officiers émigrèrent, ce ne fut pas pour éviter la persécution, «mme on l'a dit trop souvent, il n'y en avait point alors, il n'y avait point de terreur : ils désertèrent comptant sur l'assistance de l'ennemi foor ressaisir leurs privilèges perdus, et anéantir l'égalité et la liberté V'ils détestaient.
Dans la séance du 1" mai, aux Jacobins, Robespierre avait proposé, QniBie un des meilleurs moyens possibles de prévenir la trahison, la hination d'une légion patriote, composée de tous les soldats arbitrai- WDent renvoyés de leurs corps pour cause de civisme depuis le com* ■■tCDcement de la Révolution, de ces soldats dont il avait porté les Plûites à la tribune de TAssemblée constituante, et dont le nombre B'^it pas, selon lui, inférieur à soixante mille (1). Cette proposition, il ^ renouvela dans son article sur les moyens de faire utilement la P^, voulant, dans les circonstances critiques où l'on se trouvait, h soamettre au jugement de tous les amis du bien public. Il rap- P^ combien ces soldats s'étaient montrés redoutables à la cause des ^ans par leurs lumières et leur patriotisme; c'étaient à ses yeux l'élite, •"avant-garde de l'armée, le rempart inébranlable de cette liberté
^I) JMrnol êa débat» iîdéla eorregpondance de la Société des Amis de la Conetitution, *ttérol88.
dont ils avaient été les martyrs. A ces légions immortelles, commandées par un chef pris dans leur sein, il voulait qu*on donnât une solde double, à titre de récompense et d'indemnité, et une médailie portant ces mots : Le patriotisme vengé^ voyant là un acte de justice, en même temps qu'un excellent moyen de réveiller l'esprit public et d'enflammer tous les cœurs du saint amour de la liberté.
Mais il était, selon lui, une autre mesure indispensable pour faire utilement la guerre aux ennemis du dehors, c'était de la faire à ceux du dedans, c'est-à-dire à l'intrigue, à l'injustice, à l'aristocratie, à la perfidie ; dans ce cas alors, la guerre pourrait être une sorte de bienfait. Comme elle devait décider de nos intérêts les plus chers, il ne fallait jamais perdre de vue son véritable objet. Il ne s'agissait pas de se repattre du récit de sièges et de combats, ou d'ériger en idoles des officiers et des généraux, on n'avait à considérer partout que l'humanité, la patrie, la liberté. « Français, » disait-il en terminant ses excellentes observations, c combattez et veillez à la fois ; veillez dans vos revers, veillez dans vos succès craignez votre penchant k l'enthousiasme, et mettez-vous en garde contre la gloire même de vos généraux. Sachez découvrir toutes les routes que l'ambition et l'intrigue peuvent se frayer pour parvenir à leur but... Songez à l'ascendant que peuvent usurper au milieu d'une Révolution ceux qui disposent des forces de l'État ; consultez l'expérience des nations, et représentez-vous quelle serait la puissance d'un chef de parti, habile à capter la bienveillance des soldats, si, le peuple étant épuisé, affamé, fatigué, les plus zélés patriotes égorgés, le roi même désertant encore une fois son poste, au sein des horreurs de la guerre civile, entouré de tous les corps militaires dont on a couvert la surface de l'empire, il se montrait à la France avec l'air d'un libérateur et toute la force des partis réunis contre l'égalité. Veillez, afin qu'il ne s'élève point en France un citoyen assez redoutable pour être un jour le maître ou de vous livrer à la cour pour régner en son nom, ou d'écraser à la fois et le peuple et le monarque pour élever sur leurs ruines communes une tyrannie légale, le pire de tous les despotismes. Voulez-vous vaincre! soyez patiens et intrépides. Voulez -vous vaincre pour vous-mêmes? soyez réfléchis, fiers, calmes et défiants (1). » Se trompait-il quand il donnait à ses concitoyens de si sages conseils ? Sentinelle vigilante de la liberté, il avait l'œil constamment ouvert sur les ambitieux et les despotes, et de quelle pénétration il était doué ! Aussi, lui vivant, ne
(1) Voyez ce remarquable article de Robespierre dans le numéro 1 du Défenmrif la Conttitution, de la la page 16 à la page 36.
LIVRE vu.— DE LA NÉCESSITE, DE LA NATURE DE LA DISCIPLINE MILITAIRE 241
verrons-nous aucun général tenter de s'emparer de la dictature. C'est seulement quand Tintrigue sera maîtresse absolue du pays livré à toutes les convoitises, qu'il sera facile à un général entreprenant et victorieux de mettre le pied sur la gorge de la liberté et de s'emparer des destinées de la France.
Les attentats possibles d*un soldat ambitieux occupèrent toujours l'esprit de Robespierre; c'est pourquoi les conditions d'une armée chez un peuple libre lui paraissaient devoir être, comme nous l'avons dit plus haut, toutes différentes de celles d'une armée chez un peuple soumis à un régime despotique . 11 avait vu avec peine l'Assemblée constituante confier i un comité composé d'officiers généraux et de colonels appartenant à raacienne noblesse la rédaction du code militaire d'une nation initiée de la veille seulement aux grands principes de la liberté, comme si des militaires eussent été seuls capables de comprendre quelque chose aux lois destinées à régir l'armée. D'un comité pareil, disait-il dans un loDg article du second numéro de son Défenseur de la Constitution, il n'avait pu sortir qu'un code tout empreint encore des vieux préjugés, et ne présentant pas sur la discipline militaire des idées plus précises et plus justes que dans les pays où l'armée était un instrument passif et servile aux mains d'un tyran. 11 ne niait point la nécessité de la faipline,* tant s'en faut : « La discipline, » disait-il, « est l'âme des armées; la discipline supplée au nombre, et le nombre ne peut suppléer à la discipline. Sans la discipline il n'est point d'armée, il n'y a qu'un assemblage d'hommes sans union, sans concert, qui ne peuvent diriger efficacement leurs forcer vers un but commun. » Seulement il s'agissait de bien définir le sens de ce mot, de l'éclaircir avec Tatten- ^Q qu*exigeait le salut de la liberté.
Dans un pays libre, le soldat devait être, selon Robespierre, homme et citoyen à la fois. L'obéissance aux lois particulières de ses fonctions, la fidélité à remplir les devoirs du service militaire, voilà ce qui constituait la discipline; et, par une conséquence nécessaire, l'autorité des chefs était circonscrite dans les mêmes limites. Ainsi, d'une part, si le soldat manquait à l'appel, à la revue, à quelque exercice, s'il désertait son poste ou refusait d'obéir à des ordres dérivant du service militaire, T. ir. 10
il violait la discipline et méritait d'être puni; d'autre part, Tofficier dépassait les bornes de son autorité s'il s'avisait de vouloir lui défendre de visiter ses amis, de fréquenter des sociétés autorisées par la loi, ou se mêler de sa correspondance et de ses lectures. Obéir comme soldat aux chefs militaires revêtus de l'autorité légale; comme homme, user des droits garantis à tout citoyen, telle était la seule règle admissible dans un pays gouverné librement. De là, Robespierre concluait qu'on pouvait très- facilement appliquer les principes de la justice daos la répression des crimes ou délits commis par les citoyens armés pour la défense de la patrie. Un de ces représentants, si improprement décorée du nom de modérés^ le député Dumolard, venait de proposera l'Assemblée législative de permettre aux généraux de faire des règlements emportant la peine de mort {\), Aux yeux de Robespierre, au contraire, tout excès de sévérité dans les peines était un crime social; toute forme arbitraire et tyrannique dans les jugements était un attentat contre la liberté publique et individuelle. Que penser d'une loi qui remettrait à un général le droit de vie et de mort sur ses soldats? Ne serait-ce pas courber l'armée sous la servitude la plus complète, et était-il possible de trouver un moyen plus expéditif d'immoler la liberté au despotisme militaire? Pourquoi donc une confiance si absolue envers les généraux, et tant de défiance à l'égard des soldats? <k Craindrait-on toujours la révolte des gouvernés, et jamais l'égoïsme et l'ambition des gouvernants? »
Ah ! ce que Robespierre ne voulait à aucun prix, c'était que le soldat fût absorbé tout entier par l'officier ; qu'on le transformât en automate, en simple machine à meurtre, bonne à relever la tyrannie et l'aristocratie sur les ruines de la liberté naissante. On avait été chercher chez les Romains et chez quelques autres peuples de l'antiquité des exemples de sévérité de discipline ; mais est-ce qu'à Rome et à Sparte, au beau temps de la liberté, le pouvoir des généraux s'étendait au delà des bornes du service militaire proprement dit? Pour lui, en se résumant, il voyait deux espèces de discipjjne : « L'une, » disait-U, c est le {Pouvoir absolu des chefs sur toutes les actions et sur la personne du soldat; l'autre est leur autorité légitime, circonscrite dans tout ce qui touche au service militaire. La première est fondée sur les préjugés et sur la servitude ; la seconde est puisée dans la nature même des choses et dans la raison. La première fait des militaires autant de serfs destinés à seconder aveuglément les caprices d'un homme; l'autre en fait les serviteurs dociles de la patrie et de la loi ; elle les laisse hom*
(]) Voyez le Moniteur du 13 mai 1792.
LIVRE ni. — DE LA NECESSITE, DE LA NATURE DE LADISCIPLINE MILITAIRE 2 13
mes et citoyens. La première convient aux despotes, la seconde aux peQples libres. Avec la première, on peut vaincre les ennemis de TÉtat, maison enchaîne et Ton opprime en même temps les citoyens; avec la seconde, on triomphe plus sûrement des ennemis étrangers et l*on défend la liberté de son pays contre les ennemis intérieurs. » Ne sont-ce point-là les véritables maximes de discipline^ilitaire convenant à un peuple libre?
Jusqu'à ce jour, poursuivait-il, qu'avait-on principalement reproché aux soldats? Était-ce d'avoir manqué aux devoirs de leur profession? Don; mais on leur faisait un crime de s'être refusés à servir la cause des aociens tyrans, de porter la cocarde tricolore, de chanter des airs patriotiques, ou de partager la joie du peuple dans les fêtes célébrées en l'hoDoeur de la patrie. Le mot de discipline était le prétexte servant à couvrir tous les abus de pouvoir dont ils avaient été victimes. On eàt voulu les isoler du reste de la nation, leur interdire toute expression de leurs sentiments patriotiques. Robespierre, rappelant alors avec quelle obstination il avait en vain défendu devant l'Assemblée constituante ces milliers de soldats patriotes ignominieusement chassés de leurs corps par des ordres arbitraires et des jugements monstrueux, montrait la plupart de ces officiers, qui avaient persécuté la liberté et puni le patriotisme comme un crime, enrôlés aujourd'hui sous les drapeaux de l'Autriche pour déchirer le sein de leur patrie. Et ce forfait, le plus grand de tous, on semblait à peine y attacher quelque importance, tandis que la moindre erreur du peuple était punie comme un crime irrémissible. « 0 Égalité, ô Liberté, ô Justice, n'êtes-vous donc que de vains noms! » s'écriait-iL Quoi! de toutes les puissances existant avant la Révolution, le despotisme militaire seul était resté debout, et on le laisserait devenir l'arbitre des destinées de l'État! Conjurant alors les législateurs de son pays de se mettre en garde contre cette puissance énorme, il évoquait le souvenir de ce Cromw^ell faisant insolemment servir un fantôme de sénat à proclamer ses volontés, et s'éle- Tantseul sur les ruines de la volonté nationale. Ce despotisme militaire, ille peignait comme un monstre qu'on voyait croître sans inquiétude, qui vous caressait aujourd'hui et vous, dévorait dès qu'il se sentait un peu fort (1). Paroles malheureusement trop vraies, et trop souvent jus-
(1) Défendeur de la CoiutUution^ premier article du numéro 2 (de la page 65 à la ptge B4]. Cet article si étendu, si juste, si sensé, si plein de vérités frappantes et Renseignements féconds, M. Michelet le résume lestement eu ces deux lignes : Hobes- F>6rre, t comme règle générale, posait Pindépendance absolue du soldat b. Tégard de ^officier, sauf deux moments, Texercice et le combat. » Il lui est facile de cette façon ^ Taecaser de tendances désorganisatrices. Mais, en admettant que M. Michelet puisse A^oir raison au point de vue des idées monarchiques, ou ne comprend guère dans une
tiHées depuis. Tout peuple qui laissera prendre trop d'extension au pouvoir militaire, et ne le subordonnera pas entièrement à Tautorité civile, finira toujours par être absorbé par lui.
• Le danger commun allail-il réunir tous les patriotes, éteindre les divisions fatales qui, depuis plus d'un mois, tenaient le pays attentif, consternaient les bons citoyens, et réjouissaient les ennemis delà Révolution? On pouvait l'espérer; malheureusement il n*en fut rien. Trop amer était le ressentiment des Girondins, trop cuisantes les blessures de leur amour-propre. Ils ne perdaient aucune occasion d*épancher la haine dont ils étaient animés. Le 2 mai au soir, un des leurs, Sillery-Genlis, personnage bien connu pour son intimité avec la famille d'Orléans, fît, aux Jacobins, une allusion désagréable touchant les patriotes qui s'étaient opposés à la guerre. Robespierre demanda aussitôt la parole; sa simple apparition à la tribune excita un grand tumulte. Étant parvenu à obtenir le silence, il censura vivement la conduite de ces fauteurs de désordre qui semaient le trouble pour l'imputer ensuite aux véritables amis de la liberté. — Ah! s'écria-t-il aux
histoire vraiment républicaine tant de sollicitude pour le despotisme militaire, genne d" tous les dcspotismes (Voy. son Hist. de la Révolut.^ t. III, ch. m). Il est af^sez curieux maintenant de montrer quels rapports intimes, au sujet de la discipline militaire, existent entre les idées de Robespierre et celles d'une femme qui a quelque peu médit de lui- Voici comment s'est exprimée madame de Staël : « Les soldats ont toujours des mouvemens généreux et naturels, mais la doctrine de Tobéissance passive a nécessairement altéré ce qu'il y avoit de grand et de patriote dans les troupes frauvoises. La force armée doit être, dit-on, essentiellement obéissante. Cela cet vrai sur le champ <^' bataille f en présence de Vennemi et sous le rapport delà discipline militaire... On voudroit faire des militaires une sorte de corporation en deliore de la nation, et qui ne pfit jamais s'unir avec elle. Ainsi les malheureux peuples auroient toujours deux ennemis. leurs propres troupes et celles des étrangers, puisque toutes les vertus des citoyen* seroient interdites aux guerriers... Qu'arrive-t-il enfin de cette maxime emphatique: L'armée ne doit pas juger, mais obéir? C'est que l'armée dans les troubles civils disposf toujours du sort des empires; mais seulement elle en dispose mal, parce qu'on lai a interdit l'usage de sa raison, etc. » {Considérations sur la Révolution françoi^e, t. H. ch. XIV, 3* édit.)
Impossible de se trouver en plus parfaite communauté de sentiments avec Robespierre, et la royaliste de Staul comprend beaucoup mieux que l'illu tre historien q«i reproche à Uohespierre ses tendances désorganisatrices au point de vue de rarniée,cô que doit être la discipline militaire chez un peuple vraiment libre.