LIVRE YII. MANOEUVRES DE BRISSOT
applaudissements de la société, si la patrie est trahie ailleurs, qu'ici du moins la liberté triomphe, et que la vérité soit entendue. — Se plaignaDt de TafTectation de certaines personnes à présenfer toujours sous un point de vue désavantageux les idées de leurs adversaires, il persista à déclarer hautement, quitte à voir ses opinions dénaturées par le Patriote français, la Chronique de Paris ^ etc., que, à part quelques exceptions honorables, il ne se fiait point aux généraux, parce que tous regrettaient l'ancien ordre de choses et les faveurs dont jadis disposait la cour. Quanta lui, il se reposait sur le peuple seul, et priait ses contradicteurs de ne pas, à chaque occasion, tourner en ridicule et calomnier les patriotes opposés à leur manière de voir. Cette animosité estelle bien naturelle? disait-il (1); et, en terminant, donnant aux Girondins uue dernière preuve de sa modération, il faisait un suprême appel à la conciliation, et engageait les membres de la société à oublier toutes les querelles, à se réunir franchement en présence du danger où était la patrie (2).
Jlais comment les Girondins répondirent-ils à ce généreux appel? Le surlendemain, Tallien se plaignait d*avoir reçu, comme président de la société fraternelle du faubourg Saint-Antoine, une lettre contresignée Roland, à laquelle était jointe, avec plusieurs écrits patriotiques, la brochure de Brissot et de Guadet, tout récemment déclarée calomnieuse par la société des Amis de la Constitution. Il dénonça cette flianœuvre comme contraire à la démarche conciliatrice de Pétion, et demanda que le ministre fût invité à faire au moins passer également sous son couvert la réponse de Robespierre. C'était là une simple question de justice. Toutefois, Robespierre s'opposa à cette mesure comme illusoire ; il était plus simple, selon lui, de charger six commissaires du soin de surveiller l'envoi des discours dont la société aurait ordonné l'impression (3). £t il y a des libéraux qui, aujourd'hui encore, s'étonnent que les patriotes sincères n'aient pas soutenu de toutes leurs forces le ministre Roland, lequel n'était, en définitive, que le ministre d'uae coterie.
il) Journal dtt débats et Je la correspondance de la Société des Amis de la CotistilutwHy DQiDéro 188.
(^ Le Journal des débats et de la correspondance, etc., est muet sur ce point; mais <^te noble et loyale tentative de Ilobespierre pour réconcilier tous les patriotes, nous it trouvons rapportée par un des organes les plus accrédités du parti de la (jîironde, VST le Courrier des quatre-vingt-troit départemens de Gorsas, numéro du jeudi 3 mai 1T92. « Cette démarche, » ajoute le rédacteur, < est la meilleure réponse h toutes les calomnies des mauvais citoyens et aux injures des envieux. »
<3) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Conslitutioti, vimèro 189, séance du 4 mai.
En envoyant ainsi aux sociétés affiliées, par Tentremise ministérielle, les discours calomnieux de Brissot et de Guadet, manœuvre qui, de tout temps, serâEit hautement blâmée comme déloyale et attentatoire à régalité, les Girondins espéraient bien fausser Topinion dans les départements et recevoir de ces sociétés des adresses propres à satisfaire leurs passions. Ils pouvaient d'autant plus y compter que le comité de correspondance de la société des Jacobins était, on s'en souvient, presque exclusivement composé de leurs créatures. Aussi vit-on coup sur coup arriver de Cambrai et de Douai nombre de lettres pleines de récrimination? contre Robespierre, évidemment écrites sous l'impression des discours de Brissot et de Guadet. Lecture d'une lettre venue de Cambrai fut donnée le 6 mai, aux Jacobins, par Doppet, qui ce soir-lii présidait la société. Prévoyant qu'on soupçonnerait fort les intéressés de l'avoir fabriquée eux-mêmes à Paris, le futur général invita ceux qui douteraient de son authenticité à vérifier au secrétariat l'enveloppe avec le timbre. Toute la faction girondine applaudit fort à cette lecture. Mais Robespierre, à son tour, fut couvert d'applaudissements redoublés quand, en réponse aux insinuations malveillantes de celte lettre, il déclara qu'il n'abandonnerait jamais la société, et que, nonobstant toutes les calomnies répandues contre lui, il ne cesserait de combattre les intrigants et les factieux jusqu'à ce que la société les eût ignominieusement chassés de son sein. Sans vouloir inculper personne, il se plaignit de la partialité apportée par le comité de correspondance dans ses rapports avec les sociétés affiliées, et n'eut pas de peine à prouver que c'était en faisant passer sous le couvert du ministre les discours de Brissot et de Guadet qu'on donnait le change aux esprits et qu'on obtenait ces adresses concertées. Les promoteurs de ces lettres, on les connaissait, c'étaient ceux qui sans cesse le provoquaient par leurs murmures au lieu de s'occuper des grands intérêts en question, espérant bien ainsi parvenir aux meilleures places; et en effet, nous avons eu déjà l'occasion de le dire, la plupart des membres du comité de correspondance, les Real, les Méchin, les Bosc, les Santhonax, avaient été comblés des faveurs du minÎFtère. Il lui paraissait donc utile d'instruire au plus vite les sociétés affiliées des piégés où l'on cherchait à les entraîner (1). On reconnut bien la justesse de ces observations, lorsque quelques jours après, à la séance extraordinaire du 10 mai, un membre, nommé Lenoble, monta indigné à la tnbune pour lire une lettre écrite de Douai dans laquelle Robespierre
(1) Journal des débat* et de la correspondance de la Sociétp des Amis de la ConsU^^*^' numéro 190.