‹ Histoire de Robespierre (volume 2)Chapitre 12 sur 314 · LIVRE VI. VOYAGE A BETHUNE · texte numérisé non relu

LIVRE VI. VOYAGE A BETHUNE

Dans les premiers jours du mois de novembre, Robespierre était allé à Béthune, où demeuraient quelques personnes de son intimité, potamment cette amie de sa sœur avec laquelle, avant la Révolution, il avait échangé une correspondance non sans charme, et dont nous avons dté quelques extraits. Prévenus de sa visite, les habitants tinrent i loi donner un éclatant témoignage de leur attachement, et lui préparèrent un de ces accueils comme jadis pouvaient en recevoir les princes. Seulement, cette fois, rien d'officiel, tout venait de l'initiative des citoyens. £t quelle différence entre les réceptions de commande ménagées aux grands de la terre, et ces ovations magnifiques dues à l'enthousiasme, à la reconnaissance populaire! On allait en juger.

Robespierre était attendu à trois lieues de la ville par une députa tion de ses compatriotes. On avait orné de fleurs et de feuillages la voiture qui lui était destinée, et comme ces branches étaient de chêne, une paysanne lui dit : « Nous n'avons pas de lauriers, mais le chêne dure plus longtemps. 9 A mi-chemin à peu près, un certain nombre de citoyens à cheval, précédés d'un trompette du 13^ régiment de cavalerie, vinrent lui présenter leurs compliments. Quand il entra dans le &Dbourg de Béthune, toute la garde nationale se mit sous les armes pour lui servir d'escorte, et le long des rues, les femmes attendries le montraient à leurs enfants. C'était un dimanche. Après avoir accepté mi dîner qui lui fut offert au milieu de la journée, suivant l'habitude du pays, il se rendit à la maison conmiune où se tenait la séance publique de la société des Amis de la Constitution , et là sa présence fut saluée par les plus frénétiques applaudissements. Une couronne civique lui avait été préparée; les fenunes réclamèrent l'honneur de la lui décerner, et il la reçut de leurs mains. Toute la séance se serait passée eu félicitations; mais, dit la Chronique de Paris, à laquelle nous empruntons ces détails, il témoigna lui-même le désir qu'on ne s'occupât plus de lui. Seulement, ajoute-t-elle, les orateurs ne se méprirent point dans cette soirée sur le sens des battements de mains qui interrompirent fréquemment la délibération.

A la fin de la séance, Robespierre prit place à un banquet auquel toute la ville aurait bien voulu assister ; malheureusement la salle était trop petite; elle ne désemplit pas pendant tout le temps du souper, et cependant beaucoup de personnes a ne purent se procurer le plaisir

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de contempler le sublime défenseur des droits et de la dignité du peuple, j> ajoute encore la feuille de Condorcet (1). Qui croirait, en lisant ces lignes, qu'à quelque temps de là elle poursuivrait d'incessantes calomnies l'homme dont elle parlait alors d'une façon si élogieuse, et du triomphe duquel elle se faisait l'historiographe? Nous avons indiqué déjà une des causes de ce changement subit. Ah! certains philosophes ont aussi de terribles rancunes!

Robespierre coucha à l'hôtel du Lion-d'Or. L'hôtelier, un digne homme nommé Bouthilier, aurait eu à loger Louis XVI en personne qu'il n'aurait été ni si heureux, ni si fier, a Si je n'avais qu'un lit, et qu'il me fût demandé pour le roi ou pour Robespierre, » disait-il, c le brave député aurait la préférence. » Après être resté trois jours à Béthune, Robespierre retourna dans sa retraite des environs d'Arras, suivant de là les discussions orageuses de l'Assemblée législative, où semblait s'être concentrée alors toute l'ardeur révolutionnaire.

Pendant son absence, un grand changement s'opéra dans la municipalité parisienne. Bailly ayant donné sa démission de ses fonctions de maire de Paris, Pétion fut nommé à sa place, dans la journée du 16 novembre. Il avait eu pour concurrent le feuillant d'André, et La Fayette, qui, en vertu d'une loi de l'Assemblée constituante, par laquelle chacun des six chefs de division de la garde nationale devait, à tour de rôle, commander pendant un mois, avait dû déposer ses insignes de commandant général. Un certain nombre de voix s'étaient réparties entre Robespierre, Camus, Fréteau, Thouret et d'Ormesson. Le lendemain même du jour où l'homme qu'il regardait encore comme son meilleur ami était appelé à la tête de la municipalité parisienne, Robespierre écrivait à Duplay : « Je pense avec une douce satisfaction que mon cher Pétion a peut-être été nommé maire de Paris au moment où j'écris. J'éprouverai plus vivement que personne la joie que doit donner à tout citoïen ce triomphe du patriotisme et de la probité franche sur l'intrigue et sur la tyrannie (2). » Mais Pétion, qui venait de passer quelque temps en Angleterre, où il s'était trouvé avec madame de Genlis, femme du girondin Sillery, n'inspirait pas à tous les patriotes la même confiance. Si nombre de journaux démocratiques célébrèrent sa nomination comme une victoire des Jacobins, quelques sceptiques hochèrent la tête, et rAmi du peuple^ entre autres, ne le jugeant pas , homme à rompre des lances avec les agents du pouvoir exécutif, témoigna hautement la crainte de voir bientôt le nouveau maire c gauchir par

(1) Chronique de Parit^ du 6 novembre 1791, numéro 310. 2) Lettre à Duplay, en date du 17 novembre 1791.

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