LIVRE VII. DES CAUSES MORALES DE LA SITUATION
titution d*importantes observations sur les causes morales de la situa* tion actuelle. Toutes nos querelles, écrivait Robespierre, ne sont que la luite des intérêts privés contre l'intérêt général, de la cupidité et de l'ambition contre la justice et rhuraanité. A ses yeux, le devoir de tout homme était de rapporter à la masse commune la portion de puissance publique et de souveraineté qu'il détenait; quiconque prétendait conserver des privilèges injustes ou attirer à lui une autorité nouvelle aux dépens de la liberté, lui paraissait également Tennemi de la nation et du genre humain. Pour lui, les véritables défenseurs de la liberté n'étaient ni des hommes exagérés ni des héros, c'étaient simplement d'honnêtes gens en révolution ; et il ravalait au-dessous des fripons et des brigands ceux qui, à force d'art et d'hypocrisie, parvenaient à eochainer les peuples. Le despotisme avait intérêt à anéantir pour ainsi dire la justice et la raison humaine, afin d'y sub&tituer une raison et une justice de convention; il corrompait jusqu'aux pensées, jusqu'aux sentiments les plus intimes des hommes ; et Robespierre se plûgnait amèrement de voir des alliés à ce despotisme dans toutes les classes de la société. <( Depuis le boutiquier aisé jusqu'au superbe patricien , depuis l'avocat jusqu'à l'ancien duc et pair, presque tous semblent vouloir conserver le privilège de mépriser l'humanité sous le nom de peuple. Ils aiment mieux avoir des maîtres que ûb voir ffiultipiier leurs égaux; servir, pour opprimer en sous ordre, leur parait une plus belle destinée que la liberté partagée avec leurs con- Gloyens. Que leur importent et la dignité de l'homme, et la gloire de la patrie, et le bonheur des races futures ; que l'univers périsse, mque le genre humain soit avili ou malheureux pendant la durée des siècles, pourvu qu'ils puissent être honorés sans vertus, illustres sans talents, et que chaque jour leurs richesses puissent croître avec leur corruption et avec la misère publiquel Allez prêcher le culte de la liberté à ces spéculateurs avides qui ne connaissent que les autels dePlutus. » Ces gens-là ne pardonnaient même pas à la Révolution Qi faveur du profit qu'ils en avaient tiré; ils regardaient volontiers le peuple comme un monstre indompté, toujours prêt à dévorer leshon- ^éu$gensy si on ne le tenait à la chaîne, et s'imaginaient que de toute étemîié Dieu avait courbé le dos des uns pour porter des fardeaux, et formé les épaules des autres pour recevoir des épaulettes d'or (1). Avec quelle verve et quelle vérité Robespierre dépeint la situait) Tons les papiers de liobespierre furent, comme on sait, mis an pillage par les J^Wmidoriens. Des fragments manuscrits du morceau qne nous analysons ont été, » averse» reprises, mis en vente publique, notamment au mois d'avril 1860 (Voyez ^ CûUilogua Lacerdet).
tien d*un peuple qui passe subitement de la servitude à la liberté à laquelle ne l'ont formé ni ses mœurs ni ses habitudes! Avec quelle vigueur d'expression il flétrit ces hommes vils, toujours à la piste des occasions de s'enrichir à force de bassesses et de fourberies, et qui, au moment où la liberté sembfe vouloir s'épanouir et rayonner sous l'empire d'une constitution nouvelle, se liguent pour le rétablissement du pouvoir absolu ! Ce serait à désespérer de la cause de la liberté, poursuivait Robespierre, si l'on jugeait de l'humanité par la tourbe des intrigants et des hommes corrompus ; mais la masse du peuple était bonne, et entre ce peuple et ses oppresseurs tout-puissants, il prenait l'univers pour arbitre. 11 nous faudrait, si Tespace ne nous manquait pas, citer tout entier ce magnifique morceau où Robespierre expose parfaitement sa théorie de l'égalité, et prouve l'obligation imposée à la société d'assurer, à tous ses membres l'existence par le travail. « Ne les a-t-on pas vus, » s'écrie-t-il en pariant des adversaires de la liberté, « ne les a-t-on pas vus, dès le commencement de cette Révolution, chercher à effrayer tous les riches par l'idée d'une loi agraire, absurde épouvantail présenté à des hommes stupides par des hommes pervers? Plus l'expérience a démenti cette extravagante imposture, plus ils se sont obstinés à la reproduire, comme si les défenseurs de la liberté étoient des insensés capables de concevoir un projet également dangereux, injuste et impraticable; comme s'ils ignoroient que l'égalité des biens e^^t essentiellement impossible dans la société civile , qu'elle suppose nécessairement la communauté qui est encore plus visiblement chimérique parmi nous; comme s'il étoit un seul homme doué de quelque industrie dont l'intérêt personnel ne fût pas contrarié par ce projK extravagant. Nous voulons l'égalité des droits, parce que, sans elle, il n'est ni liberté, ni bonheur social ; quant à la fortune, dès qu'une fois la société a rempli l'obligation d'assurer à ses membres le nécessaire et la subsistance par le travail, ce ne sont pas les amis de la liberté qui la désirent : Aristide n'auroit point envié les trésors de CrassOs. 11 est pour les âmes pures et élevées des bieDS plus précieux que ceux-là. »
Puis, s'adressant enfin à ses ennemis impitoyables, sans d'aiUeurs prononcer leurs noms, il les somme fièrement de comparer leur vie publique à la sienne. Lavait-on vu, comme ses lâches calomniateurs, suivre les routes au bout desquelles étaient la richesse et le pouvoir? Ne s'en était-il pas au contraire éloigné soigneusement? Ne s'était-il pas fermé lui-même les portes de la seconde législature? £t quand ses adversaires possédaient tout, aspiraient à tout, n'avait-il pas renoncé à tout, lui, excepté au droit de périr pour la
LHUE YII. — HONNEURS FUNÈBRES RENDUS A SIMONNEAU 2*75
liberté? Toutes les lois funestes qui avaient compromis Tégalité et mettaient actuellement la liberié en péril, ne les avait-il pas énergi- (piement combattues? n*avait-il pas concouru à la confection de toutes celles qui avaient l'assentiment de l'univers ? C'est ce que nous avoDs eu soin de préciser à la fin de notre premier volume, et ce dont paraissent ne pas se souvenir tous ces libéraux qui, aujourd'hui eocore, s'acharnent contre la mémoire de Robespierre. Le seul moyen de salut pour la France, c'était, suivant lui, de se rallier*autour des principes de la Révolution. Mais ces principes, il les voyait s'altérer par des alliances équivoques; et, grâce aux ferments de discorde jetés eotre les patriotes, une cour parjure allait se ranger peut-être sous les drapeaux des despotes de l'Europe ; toutefois il ne désespérait pas de h cause du peuple, et se fiait au Dieu tout-puissant du soin de réveiller la nation au bruit du tonnerre dont il frapperait les tyrans et les traîtres (1).
Nous avons parlé d'alliances équivoques des Girondins : on les vit, m effet, en diverses circonstances, s'associer aux Feuillants dans l'espoir d'attirer k eux ces déserteurs de la Révolution; ainsi les principaux d'entre eux avaient pris part à des conférences secrètes avec le général La Fayette, et ils avaient donné aux Feuillants une preuve de leur bon vouloir en votant avec eux la célébration d'une fête funéraire en l'honneur du maire d'Étampes, Simonneau, tué le 3 mars précédent dans une
échauffourée.
Différentes versions coururent sur la mort de ce magistrat. Selon quelques personnes, il avait péri victime de son dévouement à la loi ; ce bruit fut tout d*abord soigneusement accrédité, et plus d'une fois la tribune des Jacobins retentit des louanges de la conduite courageuse du maire dttampes. Mais bientôt une pétition adressée à l'Assemblée législative par quarante habitants de six communes voisines d'Étampes, pétition ïédigée par Pierre Dolivier, curé de Mauchamp, présenta les faits sous un tout autre jour. On reprochait au maire d'Étampes, tout en gémissant sur son sort, d'avoir contribué à faire, à chaque marché, hausser d'une manière désespérante le prix du blé; et, au moment où la multi-
P) iVfflUfur delà Contiitution^ numéro 4, de la page 161 à la page 179.
tude s'opposait à renlèvement des grains, d'avoir provoqué, par son inflexibilité, le mouvement dont le résultat avait été si désastreux, et qu'il aurait pu prévenir s'il eût pris conseil d'une salutaire et courageuse prudence (1). A diverses reprises, au contraire, il avait précipitamment donné le signal de l'exécution de la loi martiale, et il était tombé, non pas sous le coup des piques, comme on l'avait dit, mais frappé par des baïonnettes (2).
Quoi qu'il en soit, la réaction, avec sa modération ordinaire, apporta dans la répression une sauvagerie impitoyable. Les soldats se répandirent dans les campagnes, et, sous prétexte de se saisir des meurtriers du maire d'Étampes, jetèrent dans une foule de familles la désolation et la mort. Un tisserand, nommé Jean-Pierre Petit, généralement aimé et estimé, et, de l'aveu unanime de ses concitoyens, complètement étranger au meurtre de Simonneau, dormait paisiblement, quand sa mère, tout éperdue, réveille et lui crie de se sauver parce qu'on enlevait indistinctement tous les hommes du pays. Il sort de son lit a la hâte, et, à peine vêtu, va se blottir derrière un tas de paille; mais, aperçu par les soldats, il est renversé mourant d*un coup de feu, et achevé à coups de baïonnette. Un autre citoyen, père de famille, apprenant qu'on vient pour l'arrêter, embrasse silencieusement sa femme et ses enfants et court se précipiter dans la rivière où son cadavre fut trouvé le lendemain (3).
Sans doute Robespierre songeait à ces excès déplorables quand le 21 mai, aux Jacobins, à propos d'une lettre dans laquelle un autre curé, celui de Perthuis près Saint- Malo, rendait compte de l'excessive rigueur déployée par les magistrats contre un certain nombre d'habitants du pays accusés d'avoir pris part au pillage d'une barque de blé, il dépeignit cette foule de citoyens, innocents ou coupables, forcés de quitter patrie, enfants, travaux, ménage, pour se soustraire à des ressentiments implacables. On l'entendit se plaindre surtout que, sous le spécieux prétexte de l'exécution de la loi, il y eût deux poids dans la balance de la justice, l'un pour les hommes puissants, l'autre pour le peuple, et que les principes de l'égalité et de l'humanité fussent éternellement violés (4).
(1) Pétition de quarante citoyens des communes de Hauchamp, Saint-Sulpicc, Favière, Breuillet, Saint- You, Chauffour et Breux, voisines d'Etampes, à TAssemblée nationale, dans le numéro 4 du Défenseur de la Constitution, Cette pétition a été reproduite dans VHistoire parlementaire^ t. XIV, p. 270.
(2) Voyez les Révolutions de Paris, numéro 152, p. 451.
(3) PétitionàTAssemblée nationale et post'scriptumàu curé de Manchamp. Ubisuprà»
(4) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Constitution^ numéro 199.