LIVRE VII. OPINION DE ROBESPIERRE SUR LES FÊTES PUBLIQUES
La révélation de ces faits causa dans le public une très-vive émotion : on y apprit avec étonnement que le maire d'Étampes n*était pas un béros, mais un homme regardé dans son pays comme un spéculateur avide» habitué à trafiquer sur les subsistances publiques, et dont la conduite imprudente et dure avait amené le malheur qu*on déplorait. Tout cela ne changea point la détermination de TAssemblée. Au fond les Feuillants, les aristocrates du temps, se souciaient fort peu du maire Simonneau ; seulement, voulant à tout prix une revanche de la /ète de la Liberté, célébrée en l'honneur des Suisses de Châteauvieux, ils se gardèrent bien de laisser échapper cette occasion, et le 3 juin eut L'eu la fête de la loi.
Volée en haine du peuple, elle était évidemment dirigée contre lui. Robespierre le comprit bien ainsi, et, dans un remarquable article sur les fêtes nationales, il écrivit que leur unique objet devait être de former les âmes des citoyens à la vertu, c'est-k-dire à Tamour du bien, de la patrie et de la liberté. Selon lui, c*était au peuple à décerner luimême les hbnneurs publics, parce que ces honneurs devaient être avant tout i*hommage libre de Taffection et de Testlme de tous ; il les appelait le luxe de la liberté; Et par cela même, les hommes en place, toujours enclins à se regarder comme supérieurs à leurs concitoyens, et trop esclaves de Tesprit de parti et de corporation, étaient incapables, à ses yeux, d'être les distributeurs de ces récompenses populaires. Aussi, à la cérémonie consacrée au maire Simonneau, avait-on ^0 figurer presque seuls les juges, les administrateurs, les maires, les officiers municipaux, les autorités constituées; ce n'était pas une fête nationale, disait Robespierre, c'était la fête des fonctionnaires publics. Loin de sa pensée d'ailleurs de justifier aucune infraction à la loi ; mais ceux-là étaient, à ses yeux, les plus grands ennemis de la loi, qui s'en servaient comme d'un prétexte pour accabler la faiblesse et ccraser la liberté; et s'il était un crime plus grand que celui dont on accusait le peuple d'Étampes, c'était la lâcheté avec laquelle on avait dénaturé toutes les circonstances de cette affaire afin de rendre le peuple odieux et de répandre la consternation dans toute la contrée (1).
Au reste, les noms seuls des ordonnateurs de cette fête, parmi lesquels se trouvaient Quatremère de Quincy, Roucher et Dupont (de Nemours), indiquent assez dans quel esprit de réaction elle fut conçue ; il faut en lire les détails curieux et instructifs dans le journal les Révolutions de Paris
(1) Voyez cet article de Robespierre dans le numéro 4 du Défenseur de la ConstitU" ^ de la page 179 à la page 193. Ce numéro contient, outre cet article, des Observa' '<M« sur Us causes morales de la situation actuelle, analysées plus haut, et la pétition v quarante citoyens suivie du post-scriptum du curé de Mauchamp.
pour se convaincre qu'elle était bien et réellement dirigée contre le peuple, auquel on voulait donner une leçon. A la différence de la fètede la Liberté, d'où l'appareil des armes avait été sévèrement banni, partout on vit reluire les baïonnettes, les rues de Paris furent inondées de soldats, ce qui formait, suivant la remarque d*un journal du temps, un singulier contraste avec cette loi qu'on prétendait fêter, et dont le caractère doit être tout opposé à celui de la guerre. Les vers du poêle Boucher remplacèrent les hymnes enthousiastes de Joseph Cliénier; et, au lieu de la belle devise : Liberté, Égalitiy Fraternité, adoptée pour la cérémonie du 4 5 avril, on lut cette fois ces trois mots écrits autour du trône de la loi : Liberté, Egalité, Propriété, comme si la propriété avait été menacée, comme si Ton eût songé à l'attaquer. Mais cela peignait très-justement d'un seul trait l'esprit vil et égoïste de cette coterie des Feuillants, à laquelle les Girondins avaient eu le tort de s'associer un instant. Le peuple assista, indifférent, à cette fête, et son silence annonça, comme le dit fort bien Robespierre, quH s'y regardait comme absolument étranger (1).
L*alliance d'un parti dévoué en définitive aux principes de la Révolution avec des adversaires plus ou moins déguisés de cette Révolution ne pouvait être bien sérieuse, ni avoir de durée, et les Girondins ne tardèrent pas à comprendre à quel point ils s'étaient trompés en donnant la main aux Feuillants. La désunion éclata le lendemain même du jour où avait eu lieu la célébration de la fête imaginée par ces derniers. Ce jour-là, 4 juin, le ministre de la guerre, Servan, pr<> posa à l'Assemblée législative de profiter de la fédération prochaine pour demander à chaque canton dnq fédérés vêtus et équipés qui se réuniraient à Paris, le 14 juillet, afin de prêter le serment civique, e1 formeraient ensuite, au nord de la capitale, un camp de vingt mille hommes destiné à assurer la tranquillité dans les campagnes (2). Accueillie avec faveur par une partie de TAssemblée, cette proposition souleva dans le camp des Feuillants une véritable tempête. Ces vingt
(1) Yojtt cUuu Im Bé9ohiti<mê de Parié, numéro 152, ladMerqptîan d« cette ftto et UIoL
(2) Jr<mif«tirda5 juin 1792.