‹ Histoire de Robespierre (volume 2)Chapitre 123 sur 314 · LIVRE VIII. — LES FEUILLANTS AU POUVOIR · texte numérisé non relu

LIVRE VIII. — LES FEUILLANTS AU POUVOIR

envers r.Assemblée nationale en engageant le peuple à se jeter dans ses bras et à lui confier ses destinées. Rappelant alors quelques-uns des décrets contre-révolutionnaires arrachés par Tesprit feuillant à TAssemblée dont il était membre, il semblait désespérer de cette Montagne sainte dans laquelle Robespierre montrait au peuple son salut (1 ); on commençait de désigner ainsi le côté gauche où siégeaient alors a?ec Chabot, Merlin et Bazire, les Guadet, les Vergniaud et la plupart des hommes de la Gironde. Mais en combattant toute idée d'insurrection partielle destinée à la satisfaction de quelques amours-propres froissés, Robespierre n'entendait nullement enchaîner les mains du peuple pour le cas où le gouvernement déclarerait ouvertement la guerre à la Révolution. Ce jour-là, nous l'entendrons pousser le cri d'alarme; et, le premier, il demandera, non pas la transformation de l'Assemblée législative en Assemblée constituante, mais la convocation d'une Convention nationale, inaccessible aux législateurs actuels et à ceux de la première Constituante, voulant des hommes nouveaux aune situation toute nouvelle.

Tout en contribuant à la chute des Girondins, Dumouriez était bien feidé à résister, dans une certaine mesure, au torrent contre-révolutionnaire auquel la cour semblait trop disposée à se laisser entraîner. Il engagea donc vivement le roi à sanctionner le dernier décret rendu contre les prêtres et celui concernant les fédérés. Ayant, sur le refus de Louis XVI, offert sa démission, il fut pris au mot et expulsé hi-môme du ministère, quatre jours seulement après le renvoi de ses anciens collègues. En remplacement des ministres dits patriotes, dont deux, Lacoste et Duranton, restèrent en place, en passant, l'un à la manne, l'autre aux finances, furent appelés : Terrier de Monciel à l'intérieur, Chambonas aux affaires étrangères, Lajard au département de la guerre, et Dejoly à la justice. Les Feuillants triomphaient, malheureusement pour le roi lui-même qui crut renforcer son autorité en s'appuyant sur eux, car ils étaient destinés à préparer les funérailles de I2 monarchie.

Il y avait là de toute évidence un plan concerté avec La Fayette,

11} Jwàtnal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Constitution, rnimêro 214.

dont rintervention illégale dans les affaires publiqiies n'était dès lors un mystère pour personne. Déjà, dans une correspondance récente avec le précédent ministre de l'intérieur, il avait prisdes airs d'autorité peu propres à diminuer les soupçons que son imprudente conduite avait fait naître dans le cœur des amis sincères de la Révolution. En parlant des troupes placées sous ses ordres, il disait : < Mes soldats, moD armée... je compte sur elle autant qu'elle compte sur moi. » Et il témoignait de son respect pour les lois,^ lui qui ne devait le commandement dont il était investi qu'à la violation d'un décret de l'Assemblée constituante, et qui, tout à l'heure, allait pousser la témérité jusqu'à parler en maître, pour ainsi dire, aux représentants du pays (1)1 Mais sa taille n'était pas à la hauteur des rôles de Cromwell et de Monck. Trop de patriotes d'ailleurs lui barraient le chemin; plus tard, quand le général .Bonaparte s'empara des destinées de la France, tous les grands hommes de la Révolution avaient dispara; sans cela, malgré tout son génie, il neût jamais réussi dans sa téméraire entreprise.

Cependant La Fayette alors paraissait tout-puissant: il était à la tête de l'armée la plus considérable ; et, tandis que les ennemis déclarés ou cachés de la Révolution tournaient vers lui des regards pleins d'espérance, les Girondins eux-mêmes se reposaient sur lui avec confiance. N'avaient-ils pas fait un crime à Robespierre d'avoir, dès longtemps, deviné et dénoncé les projets et les intrigues du général? A la veille même du jour où sa prévoyance allait recevoir une si éclat:.nte justification, les journaux girondins publiaient une lettre de La Fayette, dans laquelle celui-ci, après s'être plaint d'avoir été calomnié ain Jacobins, rangeait «Robespierre au nombre des adversaires de la liberté, et semblait le confondre avec les ennemis extérieurs. Voici a quelle occasion. On se souvient peut-être que, vers la fin du mois d'avril, Robespierre avait reçu une lettre, au nom du bataillon du Gros-Caillou, où on lui reprochait amèrement de révoquer en doute les vertus civiques de La Fayette, et où on le sommait, sous peine de passer pour un calomniateur, de produire devant les tribunaux les preuves de ses dénonciations. Cette lettre était signée : Hollier, commandant, et Giraud, se qualifiant fusilier, secrétaire du conseil de discipline. L'un et l'autre , sans mandat spécial , avaient écrit au nom du bataillon auquel ils appartenaient, bataillon dont le civisme ardent était trop connu pour qu'on pût le supposer capable

^1) Voyez la correspondance entre La Fayette et Roland, citée dans V Histoire paf iementaire de la Révolution^ t. XV, p. 102 à 111.

Page 1