LIVRE VIII. — LE BATAILLON DO GROS-CAILLOU ET LA FAYETTE
d'dvoir pris part à une démarche servile, et dans tous les cas illégale, puisque la constitutioa interdisait aux corps armés de délibérer. II D^étalt donc point permis à un bataillon de garde nationale de se déclarer le champion de tel individu contre tel autre» un pareil acte âint une infraction à la loi.
La Fayette était une puissance alors, avons-nous dit, non pas sio^ plement morale, mais une puissance appuyée de quatre-vingt mille soldats, quoQ pouvait supposer aveuglément dévoués à leur chef, è la manière dont celui-ci en parlait. Or, comme il devait être fort aranlageux d'être des amis du général, Hoilier et Giraud, pour lui léffloigner leur zèle, imaginèrent de lui adresser la lettre écrite par eux à Robespierre, et d'y joindre une lettre d'envoi dans laquelle ils renchérirent sur les flagorneries dont la première était pleine. La réponse du général parut une bonne fortune à certaines feuilles giron- £oes. La Chronique de Paris l'inséra intégralement, comme elle avait ioàéré, peu de semaines auparavant, la lettre du commandant Hoilier €t du fusilier Giraud. Cette réponse était entièrement écrite sous l'inspiration girondine, car en confondant son adversaire avec les ennemis extérieurs, La Fayette songeait évidemment aux puériles assertions deCondorcet et de Brissot relatives au comité autrichien (1). «Admirable manière de vous justifier, » riposta Robespierre, en prenant alors directement à partie le général, c admirable manière de vous justifier, que de mettre sur la même ligne le roi de Hongrie, le roi de Prusse et on de vos anciens collègues, aujourd'hui simple citoyen par sa volonté, àqui vos pareils n'ont jamais reproché qu'un trop grand amour pour lebien public, et une antipathie invinciHe pour toutes les faclions(2)I » Robespierre s'étonnait surtout, et non sans motif, de voir un chef d^armée, ayant sans cesse à la bouche le nom de la constitution, prendre au sérieux une prétendue délibération du bataillon du Gros- Caillou, non-seulement contraire aux principes de la liberté civile, et ui sentiment de la probité, de l'honneur, qui ne permettait pas de inenacer un individu de la vengeance d'une corporation armée, mais condamnée par la loi elle-même. La réponse de Robespierre, extrê* meiDent longue, ne s'occupait qu'en manière d'exorde et incidemment de cette correspondance entre La Fayette et quelques-uns de ses courtisans, elle portait presque tout entière sur une autre lettre récenn BKnt adressée par le général à l'Assemblée législative, et dont la lecture causait alors dans le pays une indéfinissable émotion.
0) Voyez dans la Chronique de Paris, du 14 juin 1792, la lettre de La Fayette. ÇO Képonae de M. Robespierre^ citoyen françois^ à M. La Fayette, général d*armée. (DfffTUfur de la Corutitutionj numéro 6.)
202 HISTOIRE DE ROBESNERRE
L'Assemblée en avait eu connaissance dans sa séance du 18 juin, au moment même où, par un mot du roi, elle venait d'apprendre la composition du nouveau ministère. La Fayette y faisait une longue apologie de sa conduite, et une censure amëre de celle des hommes qui, dans la carrière de la Révolution, ne s'étaient point attachés à ses pas. Ce ne fut sans doute pas une médiocre surprise pour beaucoup de personnes que d'entendre ce député de la noblesse qui n'avait pas été des premiers a se rallier aux représentants des communes, après la séance du Jeu de Paume, se vanter d'avoir, en quelque sorte, fondé la liberté française, et présenté un projet de déclaration des droits, dédaigné h cause de son insuffisance, comme le lui rappela très-bien Robespierre. Mais ce qui eût dû profondément blesser une Assemblée jalouse de sa dignité, c'était le ton d'autorité régnant d'un bout à l'autre de cette lettre, et mal dissimulé sous les formes d'un respect banal. Le général y parlait en maître, donnait des ordres, établissait hypocritement un parallèle entre les aristocrates et les patriotes ardents , tout à l'avantage des premiers , et , en signe de» soû grand amour pour la constitution, réclamait impérieusement la suppression des sociétés populaires, formellement reconnues par elle. Puis, comme pour donner plus- de poids à ses observations, il ne manquait pas de dire : « Ce n'est pas sans doute au milieu de ma bratt armée que les sentiments timides sont permis, v Paroles de menace, où porçait trop visiblement l'intention de peser sur la décision du Corps législatif, et qu'il n'eût assurément pas écrites, s'il n'avait point compté d'avance sur le concours d'un certain nombre de membres de l'Assemblée. A cet égard il ne s'était pas tout à fait trompé. En effet. l'Assemblée législative, au sein de laquelle dominait l'élément feuillant, malgré quelques décrets terribles que lui avait arrachés l'éloquence des Girondins, commença par applaudir vivement cette lettre et par en voter l'impression. Elle allait même, sur la motion de plusieurs de ses membres, en décréter l'envoi aux déparlements, quand Guadet demanda la parole. De la lecture attentive de cette lettre, il résultait que La Fayette était parfaitement au courant des intrigues sous lesquelles avait succombé le ministère girondin. 11 savait aussi fort bien que Dumouriez lui-même devait être sacrifié, lorsqu'à la date du 16 juin, c'est-à-dire la veille du jour où la démission de ce ministre était acceptée, il traitait d'équivoque et de scandaleuse sa présence dans le conseil du roi (1). Voilà ce que Guadet fit clairement ressortir.
(1) Cotte lettre, dont le Moniteur du 19 juin ne donne qu'un extrait, se trouve in e.rtemo dans Vllistoire parlementaire de la Révolution, t. XV, p. O'J.