LIVRE VIII. — LETTRE DE LA FAYETTE; SENSATION PRODUITE
Ou la lettre n'était pas du général, ou bien il était complice. Lorsque Cromwell tenait un pareil langage, s'écria-t-il d'une voix émue d'indignation, la liberté était perdue en Angleterre. Un revirement subit s'opéra sous l'influence de cette parole entraînante, et l'Assemblée roivoya devant la commission des Douze, récemment organisée, la lettre de l'imprudent général. Par cette lettre, suivant l'expression de Robespierre, La Fayette venait de lever l'étendard de la révolte contre l'Assemblée nationale et contre le peuple français (1).
L'indignation se manifesta bien plus vivement au dehors ; le soir il y eut aux Jacobins une explosion formidable. De quelle excuse coumv la conduite d'un général qui, chargé de veiller sîî" les frontières du pays, avait les yeux sans cesse tournés vers Paris* s sayait au rôle de dictateur, et prétendait imposer des lois aux représentants du pays au ' lieu de s'occuper uniquement de repousser l'ennemi en marche? Toute? les fractions du parti révolutionnaire se montrèrent unanimes pour flé trir cet excès d'audace. Condorcet, Danton, Brissot, Robespierre, Real, Camille Desmoulins, La Source, tous furent d'accord cette fois. Pas une Toix ne s'éleva pour tenter d'atténuer les torts de La Fayette. Dans son exagération, Merlin (de Thionville) voulait qu'il fût permis et même ordonné à tout citoyen de lui courir sus. Danton et Fabre d'Églantine décidèrent la société à inviter par affiches toutes les sections de la capitale à s'assembler (2). Real alla plus loin : tout préoccupé sans doute de la chute des ministres ses protecteurs, il demanda* un soulèvement général, et témoigna le regret que l'Assemblée constituante, en posant les bases des droits de Thomme, n'eût pas églement organisé nn plan d'insurrection (3).
Quant à Robespierre, non moins énergique, il n'inclinait pas autant vers les partis extrêmes. S'élevant de nouveau contre les insurrections partielles entreprises dans l'intérêt de quelques individus, et dont
(1) Défendeur de la Constitution^ nnraéroô, p. 264.
(2) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Constiiulionj' naméro 217.
0) /bief, numéro 218.
394 HISTOIRE DE ROBESPIERUE
rinsuccès serait de nature à compromettre le sort de la Révolution, il insistait pour qu'on &e tînt encore sur le terrain de la constitution, laquelle offrait d'ailleurs les moyens de punir un général rebelle qui avait osé parler le langage de Léopold. Moins qu'un autre il devait être étonné de l'attitude prise par La Fayette, dont il avait, en le sait de reste, deviné depuis longtemps et dénoncé les projets. Au moment de tracer une nouvelle esquisse de la conduite politique de ce général, et de le montrer complice de tous les attentats commis contre la liberté, il supplia la société de n'imputer à aucune animosité personnelle les mouvements de vivacité qui pourraient lui échapper ; mais il était permis de s'indigner quand un chef d'armée, à la tête de quatre -vingt mille hommes, semblait dire aux représentants de la nation : Tremblez, car je compte sur l'appui de mes soldats. Comme à ces mots quelques murmures s'élevaient : « Ce n'est pas pour moi que je crains, » repritil, « rien n'est capable de m'effrayer, et j'attends les poignards delà Fayette. » Mais il s'était mépris sur le sens de l'interruption. Ces murmures étaient excités par l'indignation. — Tout ce que dit M. Robespierre est encore au-dessous des termes mêmes de la lettre, s'écria un membre de TAssemblée nationale qui invoqua le témoignage deSiUery, présent comme lui à la séance. — Pour oser tenir un pareil langage aa Corps législatif, il allait, pensait Robespierre, avoir de grands projets. Trouvant entre la conduite de Cromwell et celle de La Fayette une certaine analogie, il voyait en celui-ci un nouveau Protecteur, et lui prétait le dessein de s'élever sur les débris de la liberté, en employant le concours de l'Assemblée législative, comme jadis Cromwell avait fait servir le parlement d'Angleterre de vil instrument à ses vues.
Robespierre 8*exa gérait-il ici l'ambition du général? cela est possible. Cependant, ne l'oublions pas, La Fayette était alors à la tète d'une armée nombreuse, et, au ton dont il s'était exprimé, il n'était pas téméraire de lui supposer l'intention de remplir le rôle de Protecteur, ou tout au moins de Maire du palais. £n vain lui contestait-OD les talents nécessaires pour la réussite d'une entreprise contre la constitution : « S'il faut du génie pour fonder la liberté, » disait avec raisûû Robespierre, « il ne faut que des talents médiocres et vils pour la détruire (1). )> C'était donc, selon lui, à l'Assemblée nationale elle-ffléoe, responsable envers le peuple, à sauvegarder en même temps son autorité et la constitution, à punir l'audacieux qui n'avait pas craint de lui tenir un pareil langage; sinon elle courait risque d'être écrasée. Quelques signes de dénégation ayant éclaté à ces derniers mots :
(1) Défenseur de la Constitution^ numéro 6, p. 265.