LIVRE VIII. ROBESPIERRE CITOYEN FRANÇAIS A LA FAYETTE
c Lorsque les amis de la liberté parlèrent à leurs collègues, dans le parlement, des desseins de Cromwell, » reprit-il, <c il se trouva une foule de membres qui prétendirent que les projets de Cromwell ne pouvaient jamais être bien dangereux. Ils dirent que toute TAngleterre se lèverait s'il osait menacer la liberté. Je ne viendrai donc p^s vous dire que vingt-cinq millions d'hommes sont prêts à s'opposer à La Fayette ; que ce serait une folie à lui que de penser à les dominer. Je ne vous rebattrai pas de ces lieux communs, propres à plonger un peuple dans une fatale sécurité, je sais bien que la nation entière se lèvera (Otft, oui); mais ne laissez pas grandir votre ennemi... » Énumérant toutes les manœuvres que savait mettre en usage un chef habile et astucieux, il montrait le général égarant ses soldats et une foule de citoyens en travestissant les faits, en inondant son camp d'odieux iibelles contre les amis du peuple et de la Uberté. 11 importait donc qu'un décret d'accusation fût rendu immédiatement par l'Assem- Uée nationale, parce qu'un chef de faction qui gagnait du temps gagnait souvent la victoire, disait-il avec beaucoup de profondeur. Voyant encore le salut de la nation attaché à cette Assemblée nationale, il invitait les bons citoyens à veiller à ce que les partisans du général ne pussent exciter dans Paris des mouvements qu'on ne manquerait pas d'imputer au peuple. La seule insurrection qui convînt présentement, c'était l'union de tous les patriotes. Point de soulèvement; la majesté du peuple outragée devait être vengée, mais au nom de la loi uniquement (1). Des applaudissements réitérés accueillirent l'ardente philippique de Robespierre; cependant son discours ne put empicher la manifestation du 20 juin, sorte d'insurrection avortée, sur laquelle nous allons nous expliquer tout à l'heure*
Un décret d'accusatioa, telle était aussi la conclusion formidable de la longue lettre de Robespierre à La Fayette , dont nous avons déjà parlé plus haut, et qui remplit presque tout un numéro du Défenseur à la ConsiUuiUm. Dans cette réponse à la lettre adressée par le gênétai à ses courtisans du bataillon du Gros-Cailloo, Robespierre passa de nouveau en revue la vie politique de son antagoniste ; il jugea sa conduite avec une logique impitoyable et un surcroît d'amertume suffisamment expliqué par les procédés de La Fayette. Remontant de nouveau an début de sa carrière, il le suivit jusqu'aux circonstances actuelles, sans oublier aucun des griefs que les véritables amis de la liberté aunmt éternellement à invoquer contre le héros de la bourgeoisie feuilian-
(1) Toyez cette iiaportute improTÎMtioa de Bobeapiorre dans le ]iiii»én>216 du* imnal du débat* et de la corretpofidance de la Société 4u Amis de Uk C^tutihUim.
2d6 HISTOIRE DE ROBESPIERRE
tine.Loi martiale; couronne civique décernée à Bouille; anathèmes de rAssemblée constituante contre les Marseillais; introduction deTaristocratie dans Tétat-major de la garde nationale; désarmement et renvoi des gardes-françaises ; massacres du Ghamp-de-Mars; attentats contre la liberté de la presse et contre la liberté individuelle, telle était la série d'actes contre-révolutionnaires auxquels s'était associé ce chef d*armée a devenu l'idole des accapareurs, des financiers, des agioteurs, de tous les bourgeois orgueilleux et égoïstes. » Il était donc tout naturel que les aristocrates absolus eussent cherché à se rapprocher d'un homme qui voulait, suivant sa propre expression, faire reculer la Révolution, et dont les desseins ne semblaient pas supérieurs aux moyens d'action à sa disposition. Aussi l'avait- on vu s'efforcer, avec les Lameth, les DupDrt et autres, de décréditer la liberté par le nom de licence, la raison et la vérité par le reproche d'exagération et de folie, le patriotisme par celui de turbulence et de sédition. Chef avoué de tous ceux qui aimaient la liberté pour eux-mêmes seulement, et qui, voyant abaisser avec plaisir tout ce qui jadis était au-dessus d'eux, ne pouvaient souffrir que le peuple s'élevât de l'oppression à la dignité d'homme, il traitait volontiers, dans son langage, les purs patriotes de jacobites, de républicains. On l'avait entendu invoquer la loi quand il s'était agi de persécuter le patriotisme, et il n'hésitait pas à en demander la violation pour détruire les sociétés populaires, gardiennes vigilantes de cette liberté reniée par lui.
Aujourd'hui, au lieu de se consacrer tout entier à la tâche glorieuse de repousser l'étranger, de réparer nos premiers revers, il venait, oubliant les Autrichiens et tandis que les ennemis réunissaient de nouvelles forces, déclarer la guerre aux patriotes français, à l'exemple de Léopold. En présence d'un acte séditieux, conséquence impardonnable de la faute qu'on avait commise en confiant la défense du pays à l'un des chefs de la faction des Feuillants, à l'un des plus dangereux ennemis de la liberté, il n'était pour l'Assemblée législative qu*une alternative, disait Robespierre : déployer contre La Fayette une énergie digne de son attentat, ou descendre au dernier degré de la faiblesse et de l'avilissement (1).
Écrite dans la précipitation du premier mouvement, cette lettre n'allait pas tarder à être suivie d'une seconde, oii sera discutée phrase à phrase la lettre du général à l'Assemblée, et dont nous donnerons également tine rapide analyse; mais, au préalable, il convient de nous
(1) Défenseur de la Constitution, numéro 6, p. 257 à 296. Ce numéro contient en outre deux lettres, Tune datée de Trêves, Tautre de Metz, toutes deux concernant les menées contre-révolutionnaires.