‹ Histoire de Robespierre (volume 2)Chapitre 131 sur 314 · LIVRE VIII. LE GENERAL A LA BARRE DE L ASSEMBLEE · texte numérisé non relu

LIVRE VIII. LE GENERAL A LA BARRE DE L ASSEMBLEE

sûre de voir aussitôt accourir le peuple autour d'elle. « Avertissez solennellement la nation, » lui disait Robespierre ; et, comme pour provoquer le décret fameux qui bientôt allait développer dans tous les cœurs l'enthousiasme de la liberté et porter le patriotisme à un degré d'exaltation auquel aucun peuple n'avait atteint jusque-là, il ajoutait : c Annoncez aux départemens que la liberté, que l'Assemblée nationale est en danger, appelez à vous les François, et la liberté, la patrie est sauvée; votre existence même est à ce prix. »

11 n'eût pas voulu, à la place de Louis XVI, de l'humiliant patronage d'un officier se croyant assez puissant pour devenir l'arbitre de la ; Bévôlution. c Celui qui est assez fort pour me protéger, w aurait-il dit au général, « le seroit bientôt assez pour me nuire. J'aime mieux dépendre de mon devoir et des lois que de celui que j'ai compté au nombre de mes courtisans. >> Mais au moment où Robespierre achevait de tracer ces réflexions, La Fayette, accumulant faute sui* faute, arrivait inopinément à Paris et se présentait à la barre de l'Assemblée. Qu'il ait cédé à un mouvement chevaleresque en quittant son armée, à la nouvelle des événements du 20 juin, pour venir au secours de la royauté menacée, on ne peut le nier ; mais c'était une souveraine imprudence. En croyant renforcer le trône du poids de son nom et de son autorité, il allait contribuer à précipiter sa chute ; et quand il parlait d'un ton de menace à l'Assemblée nationale, la main appuyée sur la garde de son épée, il donnait à Robespierre le droit de demander si le peuple français avait abattu le despotisme de la cour « pour subir celui du sieur La Fayette (1). »

En arrivant à Paris> La Fayette se rendit chez La Rochefoucauld, président du directoire du département, lequel était, comme on sait^ presque entièrement composé de Feuillants (Talleyrand, Beaumetz qui servait à la fois d'aide de camp et de secrétaire au général). Après avoir concerté avec ses amis du directoire les nieiUeures mesures à

(1) Yojez cette seconde lettre de Robespierre à La Fayette dans le numéro 8 du I^ffnuur de la Constitution, p. 305 h 369. Ce numéro contient, en outre, une adresse de la société des Amis de la Constitution de Strasbourg à celle de Paris, et un oxaix d'une lettre de Lille au sujet de Lukner.

prendre pour tirer parti, dans l'intérêt de la cour, de la manifestation du 20 juin, La Fayette alla se présenter à TAssemblée (1). C'était le 28 juin. Admis à la barre, il y prononça une courte allocution, d'une jactance un peu ridicule, par laquelle il invitait TAssenriblée nationale à détruire la société des Amis de la Constitution, et à ordonner que les auteurs du mouvement du 20 juin fussent poursuivis comme criminels de lèse-nation. Nul doute qu'il ne rangeât, dans sa pensée, Robespierre au nombre de ces factieux dont il réclamait si impérieusement la punition. Cependant Topposition de Robespierre à la manifestation du 20 juin était trop connue pour qu'il fftt possible de le rendre responsable de faits blâmés d'avance par lui, et il n'était pas homme à dissimuler son opinion. « Je puis m'expliquer librement sur ce rassemblement, »• dit-il lui-même dans un nouvel article sur la tactique du général La Fayette, a j'ai assez prouvé mon opposition à cette démarche par des faits aussi publics que multiples. Je l'ai regardée comme impolitique et sujette à de graves inconvéniens. » Or révénement venait précisément lui donner raison, justifier ses craintes. En effet, ce mouvement, sans aucun profit pour la cause de la Révolution, fournit à ses ennemis un prétexte de l'attaquer avec \1o- .lence, et La Fayette ne manqua pas de l'invoquer pour expliquer sa présence à Paris. En voyant tous les adversaires de la liberté se faire de cette journée du 20 juin un argument contre tous les patriotes, Robespierre prit en main la cause de ceux dont il n'avait pas approuvé le zèle inconsidéré, et il s'attacha à démontrer que l'extravagance aristocratique avait pu seule concevoir l'idée d'incriminer cette manifestation comme une insurrection populaire, comme un attentat contre la liberté et contre les droits de la nation.

La démarche insolite de La Fayette, sa présence à la barre de l'Asscmblce, son attitude hautaine, sa prétention mal justifiée de parler au nom de l'armée, auraient dû, ce semble, exciter parmi les représentants du peuple une explosion unanime de murmures et de colères: il n'en fut rien ; les honneurs de la séance furent accordés au général, et il traversa la salle au milieu des applaudissements réitérés d'une partie de l'Assemblée. Alors Guadet, d'un ton ironique : « Au moment oi!i la présence de M. La Fayette à Paris m'a été annoncée, une idée bien consolante est venue s'offrir à moi : ainsi, me disais-je, nous n'avons plus d'ennemis extérieurs, les Autrichiens sont vaincus...* Mais quelle illusion ! la situation était toujours la même ; cona-

(1) Détails fournis par Toulongeon, qui, ami particulier de La Fayette, a dû être bien informé.

LrniE VIII. EFFETS DE LA PRESENCE DE LA FAYETTE A PARIS 307

meot donc La Fayette se trouvait-il à Paris? De quel droit? Quels motifs l'amenaient? poursuivait Tardent Girondin. Pour quitter son poste, était-il au moins muni d*un congé du ministre ? Il fallait interroger ce dernier afin de savoir s'il avait autorisé le général à abandonner son armée, et charger la commission extraordinaire des Douze de présenter le lendemain un rapport sur le danger de permettre à des chefs de corps l'exercice du droit de pétition. Mais, nous l'avons dit, l'esprit feuillant animait au fond la majorité de l'Assemblée ; elle écart? la motion de Guadet, et décréta une enquête sur les causes des menées perturbatrices dénoncées par La Fayette (1). Par ce vote impopulaire, elle se déconsidéra dans l'esprit de la nation, prouva qu'il n'y avait pas à compter sur elle pour arracher à la réaction, déjà sûre de son triomphe, les destinées de la Révolution, et perdit en un instant le bénéfice de l'appui que lui avait récemment prêté Robespierre, qui tout à l'heure encore, en soutenant une dernière 'lutte afin de consolider la constitution dans le sens révolutionnaire, avait présenté l'Assemblée nationale comme Tancre de salut de l'État.

Et de fait, était-il. quelque chose de plus étrange, de plus alarmant que de voir un général, chargé de la défense du territoire, correspondre de son camp avec les intrigants qui, à Paris, circonvenaient la cour , et au lieu de se consacrer tout entier à la réparation de revers dont la France avait été douloureusement émue, quitter brusquement son armée, dans l'intention d'influencer par sa présence l'Assemblée nationale et de lui dicter des lois? En quel pays, chez quel peuple une pareille conduite serait-elle tolérée ? Que deviendrait la liberté d'une nation, s'il était permis à des généraux de parler en maîtres à ses représentants? Quand de telles choses ne sont pas immédiatement et sévèrement réprimées, un peuple est bien près de tomber dans la pire de toutes les servitudes. Et quel moment choisissait La Fayette pour venir à Paris afficher des airs de dictateur ? Celui où, par suite d'ordres perfides, nos troupes abandonnaient précipitamment les villes de la Belgique qu'elles avaient occupées, et se repliaient sur Lille, livrant à la fureur des Autrichiens une population coupable d'attachement à la France ; où, sur les bords du Rhin, nos places laissées sans âéfense, malgré les réclamations des patriotes, se trouvaient ouvertes k l'armée prussienne ; où, à l'intérieur, la trahison tendait les bras à l'émigration. Voilà ce que ne manqua pas de rappeler Robespierre, en émettant quelques réflexions sur la manière dont on faisait ia guerre, 11 y avait, selon lui, deux sortes de guerre : celle de U

W Voyez le Moniteur du 29 juin 1792.

liberté et celle du despotisme. Depuis rouverture des hostilités, la seconde seule avait été pratiquée. On consumait les forces de la nation dans de petits combats insignifiants, au lieu de tomber comme la foudre sur l'ennemi et d'envahir résolument son territoire. Pendant ce temps, les factions s*agitaient au dedans ; les aristocrates de l'intérieur correspondaient avec ceux du dehors ; les conspirations se développaient, et le patriotisme proscrit était à la veille de disparaître devant le despotisme militaire.'

Quelle différence avec la guerre de la liberté ! continuait Robespierre. Plus de trahisons, plus de défiances alors, parce que le peuple a mis sous ses pieds tous ses oppresseurs. La nation tout entière se lève et marche sous les ordres de chefs choisis par elle parmi les plus zélés défenseurs de la cause populaire. Poursuivant un but sublime, elle est invincible dans ses attaques soudaines et irrésistibles : les tyrans pâlissent bientôt sur leurs trônes ébranlés, et ne tardent pas à désarmer sa colère en demandant la cessation d'hostilités qu'ils ont eux-mêmes provoquées. Mais cette guerre de la liberté, si bien décrite, nous n'en serons témoins que le jour où la royauté aura disparu du sol français ; où, véritablement en possession d'elle-même, la France pourra, d'un vol plus libre, s'élancer vers ses destinées glDrienses. En attendant, sûrs de la victoire, tous les ennemis dé la Révolution accusaient le peuple de stupidité; et, le jugeant indigne delà liberté, suivant leur langage ordinaire, les tyrans l'engageaient à renoncer à cette chimère. « Non, » répondait Robespierre, « ce n'est pas le peuple qui est stupide, c'est vous, qui êtes également perfides et cruels ; et si le peuple français n'avait pas assez de vertu pour se sauver lui-même, j'oserois encore me reposjer de son salut sur l'excès de vos crimes ; si mes concitoyens étoient assez lâches ou assez imbéciles pour fermer l'oreille à la voix de l'honneur et de la vérité, je m'adresserois aux hommes libres de toutes les nations. » Par quelle inconséquence, ajoutait-il, avait-on confié à des nobles le soin de défendre la cause de l'égalité? Aujourd'hui l'on recueillait les fruits de cette confiance aveugle , car on voyait les patriciens en foule déserter leurs postes et passer à l'ennemi pour combattre contre nous. Toutefois la cause de la liberté était impérissable à ses yeux, et l'heure de son triomphe, il la croyait moins éloignée que peut-être ne le supposaient ses furieux adversaires. « Peuples, > s'écriait-il en s'adressant à toutes les nations, dans un langage que nous ne saurions nous dispenser ae mettre sous les yeux du lecteur, a ne haïssez point la liberté ! ne détestez que ses oppresseurs, et que leurs forfaits mêmes vous apprennent à la chérir davantage. C'est sa beauté divine qui a

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