‹ Histoire de Robespierre (volume 2)Chapitre 15 sur 314 · LIVRE VI. — LA QUESTION DE LA GDERRE · texte numérisé non relu

LIVRE VI. — LA QUESTION DE LA GDERRE

malheureusement la paix devait être rompue par le fait des puissances étrangers, c'était bien; mais alors, pensait-il, il fallait allumer la guerre des peuples contre leurs oppresseurs couronnés, et non pas entreprendre une petite guerre restreinte qui permit au pouvoir exécutif de s'entourer d'un appareil formidable, et de tourner, à un moment donné, contre la Révolution les armes destinées à frapper l'ennemi.

Le 28 novembre, disions-nous donc, eurent lieu aux Jacobins les preoûers débats sérieux sur la guerre, à l'occasion d'un projet de décret que Dabois-Crancé proposait de soumettre à l'Assemblée législative, et par lequel on aurait insisté auprès du roi pour qu'il eût à prendre immédiatement les mesures les plus propres à dissiper les rassemblemeats d'émigrés. Le lendemain devait précisément s'ouvrir à l'Assemblée la discussion du rapport présenté par Koch peu de jours auparavant. Quelques orateurs ayant été entendus, Robespierre quitta le fauteuil et monta à son tour à la tribune. Selon lui, l'Assemblée nationale n'avait nullement besoin de s'adresser humblement au roi; c'était à elle-même k tracer au pouvoir exécutif sa ligne de conduite, et k décréter les mesures capables d'assurer le salut public. D'après le projet du comité, les électeurs de Mayence, de Trêves, de Cologne, et révëque de Spire, semblaient être les grands ennemis qui menaçassent le peuple français ; à son avis, il n'y avait rien à craindre de ces petites pdssances ; mais il en était une dont on ne parlait pas, c'était l'Autriche, la plus formidable, la seule peut-être à redouter. Léopold tolérait aussi à Tournay des rassemblements d'émigrés ; craignait-on de citer son nom? « Or, » poursuivait Robespierre, « il faut dire à Léopold: Tous violez le droit des gens en souffrant les rassemblements de quelques rebelles que nous sommes loin de craindre, mais qui sont insulr tants pour la nation. Nous vous sommons de les dissiper dans tel délai, on nous vous déclarons la guerre au nom de la nation française et au nom de toutes les nations ennemies des tyrans. »

Ainsi donc, dès les premiers jours, Robespierre posait nettement la question : s'il devenait nécessaire de troubler la paix de l'Europe, encore fallait-il frapper l'ennemi véritable ; or cet ennemi, l'empereur d'Autriche, le frère de la reine, on verra de quels ménagements la cour et les ministres usaient à son égard. « Si le gouvernement français, > continuait Robespierre, c défère à une pareille réquisition, faite avec dignité par les représentants de la nation, les ennemis intérieurs et extérieurs ne sont plus à craindre. Il faut se pénétrer de ce principe, que la liberté ne peut se conserver que par le courage et le mépris des tyrans. L'Assemblée nationale et le pouvoir exécutif doivent agir avec

S8 . f HISTOIRE DE ROBESPIERRE

les ennemis extérieurs comme un peuple libre avec des despotes ; il faut imiter ce Romain qui, chargé au nom du Sénat de demander lai décision d*un ennemi de la République, ne lui laissa aucun délai. Il faut tracer autour de Léopold le cercle que Popilius traça autour de Mithridate. Voilà le décret qui convient à la nation française et à ses représentants (1). » Eh bien! ce langage sera toujours celui que nous entendrons tenir à Robespierre dans ses grandes luttes avec les Giron— dins sur la question de la guerre ; seulement, ayant eu le temps de se recueillir, d'examiner plus froidement les choses, il essayera de calmer Tenthousiasme belliqueux de ses concitoyens, les engagera à se tenir sur la défensive , sachant trop bien de quels périls était sans cesse menacée, dans un pays engoué de la profession des armes, cette liberté dont le triomphe était le but de sa vie.

En ce temps-là les Jacobins s'occupaient également de l'instruction publique , question capitale, qu'au milieu de ses immenses travaux avait négligé de résoudre l'Assemblée constituante. Robespierre se trouva compris dans la liste des membres du club auxquels fut confié le soin de préparer le meilleur système pour instruire les enfants, et de faire à la génération qui grandissait le catéchisme de la constitution (2).

Du respect que Robespierre portait à la liberté et à la légalité nous trouvons des preuves à chaque pas. Ainsi, à cette époque, se poursuivaient les opérations pour les élections municipales. Manuel ayant été nommé procureur de la commune, un ardent ami de Danton, d'Aubigny, dont nous aurons à parler plus tard, vint le k décembre proposer aux Jacobins de recommander Danton pour substitut. Robespierre prit alors la parole, et engagea ses collègues à s'abstenir de délibérer en commun sur les candidats aux diverses places, de façon à ne pas encourir le reproche d'avoir imposé au public ceux à qui leur patriotisme pourrait mériter les suffrages de leurs concitoyens. Il craignait en un . mot que la pression d'une société en corps sur les électeurs ne parût une atteinte à la liberté et à la sincérité du vote. Dans, cette circonstance, il eut pour contradicteur Real, dont l'opinion semble avoir eu plus défaveur (3).

(1) ioMkxnoX det débats de la Société des Amis de la Constitution^ numéro 102.

(2) Ibid,, numéro 103.

(3) /btd., numéro 105. II n'est pas sans intérêt de noter en passant ce que sont devenus les adversaires plus ou moins acharnés de Robespierre qui ne sont pas tombés avec lui sur le champ de bataille de la Révolution, les modérés ou les exagérés qui Taccusaient d^être un tyran. Regnault (de Saint-Jean-d*Angély), pour n'en citer qu'un parmi ses contradicteurs habituels de VAssemblée constituante, fut comblé de bienfaits et d'honneurs par Napoléon, dont il se montra le serviteur aveugle et dévoué*

Page 1