‹ Histoire de Robespierre (volume 2)Chapitre 151 sur 314 · LIVRE VIU. — SÉANCE DU 29 JUILLET AUX JACOBINS · texte numérisé non relu

LIVRE VIU. — SÉANCE DU 29 JUILLET AUX JACOBINS

ies ù .ficultés de tous genres avec lesquelles serait aux prises une Dctio 1 tourmentée par la guerre étrangère, menacée par la guerre dvilo et placée par conséquent entre les mesures qu'exigeait sa sûreté extérieure et celles que lui prescrivait le maintien de sa liberté. Quel peuple s'était jamais trouvé dans une situation semblable à celle du peuple français? Il avait fait une révolution; et un gouvernement, mélange monstrueux de Tancien et du nouveau régime^ cherchait à le punir de cette révolution même, et se servait contre lui de toutes les armes de Tintrigue, de la corruption et de Tautorité dont il était dépositaire. La nation française voyait sa cause désertée, comme si le crime et la tyrannie pouvaient seuls trouver des appuis sur la terre ; mais loin de désespérer, Robespierre s'écriait : c Ainsi abandonnés, quedis-je? proscrits par le gouvernement nouveau, il faut que nous trouvions toutes nos ressources dans nous-mêmes. Il faut que nous DûQs élevions à tous les prodiges que Tamour de la liberté peut enfmter. A notre sort est attaché celui de toutes les nations ; et nous avons à lutter contre toutes les puissances physiques et morales qui les ont opprimées jusqu'à ce moment; nous avons à lutter contre le^ traîtres nombreux et redoutables qui vivent au milieu de nous, et contre nous-mêmes. 11 faut que le peuple français soutienne le poids

' du monde, et qu'il dompte, en même temps, tous les monstres qui le désolent. Il faut qu'il soit parmi les peuples ce qu'Hercule fut parmi les héros. Oui, je l'ai déjà dit dans plusieurs circonstances, et je le répète encore en ce moment, il ne nous reste qu'une alternative, ou de périr et d'ensevelir avec nous la liberté du genre humain, ou de déployer de grandes vertus et de nous résoudre à de grands sacrifiœs. > Était-il possible de parler à un peuple un langage plus digne, plus ferme, plus viril et plus à la hauteur de la situation formidable oti Ton était arrivé?

L'Assemblée constituante s'était honorée jadis lorsqu'à la voix de Robespierre elle avait fermé à ses membres l'accès du ministère et des places dont le pouvoir exécutif disposait, et décrété leur non-rééligibillté à la prochaine législature. Cette disposition, bien exécutée, eût, suivant Maximilien, épargné à la France bien des maux et bien des crimes. Il regrettait que certains membres de l'Assemblée actuelle eussent éludé la première de ces lois en portant leurs créatures au

* ministère et en sacrifiant à un vil intérêt les mesures et les principes capables de sauver TÉtat. Celte allusion à la conduite de Brissot et à celle de ses amis ranima dans le cœur des Girondins une haine mal étouffée et de plus vives colères. Ils se sentirent d'autant plus froissés qu'à cette heure même ils subordonnaient les des-

tinées de la France à la satisfaction de leur ambition (1). Terribles seront leurs fureurs. Mais Robespierre avait trop de drmture et d'inflexibilité pour calculer les ressentiments amers et les calomnies nou- Telles auxquels Texposaît la divulgation d'une vérité importante à ses yeux. Il termina donc l'imposant discours dont nous venons de rendre compte, en renouvelant, pour ainsi dire, la proposition faite par lui, l'année précédente, au sein de TAssemblée constituante : il invita l'Assemblée actuelle à s'honorer comme sa devancière en excluant ses membres de la prochaine Convention nationale, et à laisser à d'autres le soin de bâtir le temple de la liberté. Par ce grand exeo^le de désintéressement, elle eût repoussé bien loin ces soupçons d'intrigues et de faction que ses ennemis s'étaient efforcés de propager contre eOe, sans, pour cela, priver la patrie du zèle et du dévouement de ses membres, car ils pourraient la servir encore comme simples citoyens ou dans les emplois dont la plupart d'entre eux étaient actuellement revêtus. Mais les Girondins se montrèrent sourds à cette invitation ; s'ils aimaient la patrie, ils aimaient aussi le pouvoir, le crédit dont sont environnés les mandataires du peuple ; et peu d'entre eux pouvaient dire comme Robespierre en descendant de la tribune : < Qae nous faut-il de plus que le bonheur et la liberté de notre pays? »

Ce discours, écouté avec un religieux silence, produisit un immense effet ; la société en vota unanimement l'impression. Impossible de se montrer plus net, plus affirmatif, de proposer des mesures p>lus radicales. En résumé, que demandait Robespierre! la déchéance d'abord; puis, afin que le pays ne tombât point dans l'anarchie, la convocatioa des assemblées primaires et l'élection d'une Convention nationale par le suffrage universel. Quant aux moyens, il est aisé de voir qu'il a perdu l'espérance qu'on pût les subordonner aux formes légales. Il faut que l'État soit sauvé, coûte que coûte, tel est son thème, t H n'y a d'inconstitutionnel que ce qui tend à sa ruine (2). i» Non, Robespierre ne figura pas au cabaret du Soleil-d'Or avec les principaux moteuis

(1) L'extrait suivant d'une lettre de Brissot à ZDadame Roland peut donner me idée du ton que prenait ce chef de la Gironde avec les ministres nommés par ion isfluence. « ... Je serai libre samedi et aux ordres de madame Roland. Je lui envoie ponr son mari et pour Lanthcnas une liste de patriotes à placer; car il doit toujours avoir une pareille liste sous les yeux... Tont aux amis... {Papiers troutés ches Roland. Vojo Histoire pcarlementaire, t. XXVIII, p. 99). Brival, dans son rapport à la Conv«nti«m t sur les papiers trouvés chez Roland, n*a pas manqué d'insister sur cette lettre (p. 13 du rapport : .Camille Desmoulins a donné cette lettre comme ayant été adressée an ministre Roland personnellement ; mais c^est là un fait de la légèreté de Camille* (Voyez Histoire des Brissotins^ p. 36).

(2) Cet immense discours est résumé en douze lignes par le Journal des débats et it la correspondance, numéro 240. Il parut dans le numéro 11 du Défenseur âe la Consti-

LITRE VIII. SINGULIÈRE CONDUITE D'jSNARD ET DE BRISSOT 355

d'insurrection qui bientôt allaient entraîner les masses populaires à l'assaut des Tuileries ; mais il fit mieux, il mena les idées au combat, et, gardien jaloux des principes décrétés en 1789, il chercha, avant tout, à empêcher la Révolution d'aboutir à la dictature ou k Tanarchie.

Le discours de Robespierre causa aux Girondins une irritation profonde. Par une conduite, assez semblable à celle des Feuillants, ils venaient de fonder, en dehors de la société des Jacobins, où ils se sentaient décidément impuissants à dominer, le club de la Réunion. Dans la soirée du 30 juillet, on vint leur rendre compte du discours prononcé la veille par Robespierre à la tribune de la société des Amis de la Constitution, discours qui dérangeait singulièrement leurs calculs. Aussitôt l'impétueux Isnard, prenant la parole, s'engagea, par une sorte de serment,à dénoncer non-seulement Robespierre mais encore Anthoine qui avait exposé les mêmes doctrines, et à faire tout ce qui dépendrait de lui pour les envoyer devant la cour d'Orléans. Brissot monta ensuite à la tribune, renchérit sur ces engagements et ces menaces. Était -il pos-

tMtwny p. 518 à 548. On le trouve dans V Histoire parlementaire^ t. XVI, p. 220. D est curieux maintenant do voir comment il a été apprécié par M. Michelet . Robespierre, selon le célèbre historien, « ne savait rien dire autre chose sinon qu'il fallait eouToquer des assemblées primaires qui éliraient des électeurs, et ceux-ci éliraîeat une Convention, pour que, cette assemblée légalement autorisé», on pût réformer la constitution. » D'abord il est tout à fait inexact de dire que Robespierre voulait le suffrage à deux degrés. D'un passage que nous avons cité il résulte, au OQDtraire, qu'il aurait voulu voir la Convention sortir du suffrage universel, et le !•* août il demanda, formellement cette fois, que les membres de la Convention fussent nommés directement par les assemblées primaires ; ce ne fut certes pas sa faute si T Assemblée législative en décida autrement. Ensuite M. Michelet omet complètement de dire que Robespierre demandait préalablement la déchéance et le ttlut d« l'État, par quelque moyen que ce fût. Au reste, les événements, ceci est à remarquer, suivirent à peu près la marche indiquée par Robespierre. Mais avec la &poii de procéder de M. Michelet, on arrive facilement à conclure que c une médecine tdIemeBt expeetante eût eu Teffet naturel de laisser mourir le malade. • {Histoire de /a nivoluliauy t. 3, p. 523). Quant à la conduite de la Gironde en ces graves circonstances, M. Michelet Tenveloppe d'un silence prudent, f Elle hésita, » dit-il négligemment (p. 537) ; mais il se garde bien d'exposer les motifs réels, sérieux qui la firent hésiter^ et surtout de parler de l'incroyable sortie de Brissot contre les républicains. En revanche il s'extasie sur Danton, et le loue fort d'avoir, aux Cordeliers, ippelé les citoyens actifs aussi bien que passifs à défendre la constitution. Robespierre, lui, détruisait toute espèce de distinction ; c'était mieux. Mais M. Michelet n'en ^îtmot. O Musc sévère de Phistoire, est- ce là'ta justice ? est-ce là ton impartialité ?

sible de se laisser entraîner plus loin par des haines personnelles, et n'y avait-il pas quelque chose de criminel à comploter, à pareille heure, de traduire devant la haute cour d'Orléans deux citoyens d'un patriotisme si éprouvé? Le député Dubois de Bellegarde assistait à cette séance ; il se leva indigné, prolesta hautement, déchira sa carie d'entrée, et sortit en déclarant qu'il ne remettrait plus les pieds dans cette société (l).

Ces faits, révélés le surlendemain, 1" août, au club des Jacobins par Desfieux et par Merlin (de Thionville), y causèrent la plus vive sensation. Merlin affirma tenir de Monteau (du Gers] et de Ruamps que les rôles avaient été distribués pour faire mettre en état d'accusation Robespierre et Anthoine, et qu'Isnard et Brissot s'étaient chargés de demander le décret d'accusation à l'Assemblée nationale, en se fondant sur ce que ces deux citoyens avaient, par leurs discours, provoqué à la déchéance du roi, mesure dont Merlin se déclara aussi le parlisan. Un troisième membre attesta la vérité de ces faits, et, accusant Brissot de trahison, il réclama la radiation de son nom sur les registres de la société.

Robespierre présidait. Intéressé personnellement dansla discussion, et sentant qu'il ne pouvait lui-même mettre aux voix celte proposition, il quitta le fauteuil où il fut remplacé par le premier secrétaire. Authpine, irrité, s'éleva avec une violence extrême contre Brissot. Il lui reprocha, en prenant la France entière pour témoin, d'avoir fait déclarer Ja guerre avant qu'on fût prêt à la soutenir ; d'avoir constamment persécuté les patriotes et détaché Vergniaud de leur parti ; de tromper le peuple enfin en cherchant à lui persuader que tou^ les dangers de la patrie s'évanouiraient subitement si l'on rappelait au ministère Roland, Clavière et Servan, et il appuya la motion de le rayer de la liste des Jacobins. Aux ridicules menaces d'Isnard et de Brissot, Robespierre aima mieux opposer le dédain le plus absolu ; il réclama l'ordre du jour, puis proposa à la société de nouvelles mesures proprès, selon lui, à sauver le pays. Insistant sur la nécessité de la convocation d'une Convention nationale, il demanda cette fois trèsnettement, très-catégoriquement que les membres de celte Convention fussent nommés directement par les assemblées primaires, et qu'ils ne pussent élre choisis ni parmi les membres de l'Assemblée constituante, ni parmi ceux de la seconde législature. Dans son précédent

(1) Voyez le numéro 242 du Journal des débats et de la correspaniance de la Sociétr- Séance du i*' août où ces faits furent attestés par Desfieux, Merlin (de ThiontUle), et un troiâît'ïme membre qui n^est pas nommé. Voyez aussi la déposition de Chabot dans le procès des Girondins. (Histoire parlementaire, t. XXX, p. 43.)

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