‹ Histoire de Robespierre (volume 2)Chapitre 152 sur 314 · LIVRE VIII. — LES MAHSEILLÂIS A PARIS · texte numérisé non relu

LIVRE VIII. — LES MAHSEILLÂIS A PARIS

discours, il avait invité les députés actuels à donner un grand exem« pie de désintéressement en s'interdisant l'accès de la prochaine Convention ; aujourd'hui il étendait cette exclusion aux membres de la première Assemblée, se fermant à lui-même les portes de la nouvelle Constituante.' Il était difficile de pousser plus loin le renoncement, et, en vérité, devant la persistance de certaines accusations d'ambition dirigées contre Robespierre, on ne peut s'empêcher de sourire. Partisan des courtes législatures, il aurait voulu que la session de la Convention ne se prolongeât pas au delà d'un an ; car il trouvait dans le fréquent renouvellement des assemblées l'avantage de préserver les mandataires du peuple de la tentation d* abuser de leur pouvoir (1).

Il avait à peine cessé de parler qu'une députation de la section MaucoDseil venait communiquer une pétition qu'elle se proposait de présentera l'Assemblée nationale pour demander la déchéance de LouisXVI, promettant d'avance de s'ensevelir sous les ruines de la liberté plutôt que de souscrire au despotisme des rois. Toutes les sections de Paris, moins une, s'étaient prononcées dans le même sens (2). Le terrain, comme on voit, devenait de plus en plus brûlant. L'avant-veille était arrivé un puissant renfort pour la Révolution : le bataillon des Marseillais avait fait son entrée à Paris. Quelle ne dut pas être l'émotion populaire quand on entendit ces hommes à l'allure martiale, au visage bronzé par le soleil du midi, entonner un chant de guerre inconnu ; quand surtout éclata cette strophe qui peignait si bien, en quelques vers, la situation présente :

Que veut cette horde d'esclaves,

De traîtres, de rois conjurés ?

Pour qui ces ignobles entraves,

Ces fers dès longtemps préparés ?

Français, pour nous, ah ! quel outrage '

Quel transport il doit exciter !

CTest nous qu'on ose méditer

De rendre à Pantique esclavage !

Aux armes, citoyens, formez vos bataillons, Marchons, qu^un sang impur abreuve nos sillons !

A ces paroles, cadencées dans des notes tantôt suaves et mélancoliques comme le cliant d'une mère, tantôt terribles et retentissantes comme le clairon sonnant la charge, quel cœur pouvait demeurer in-

(1) Jotimal dea débats 9t de la correspondance de la Société des Amis de la Constitution f. nmnéro 242.

(2) Voyez les Annales patriotiques du 28 juillet 1792.

différent? Le peuple sentit s'accroître sa fièvre de patriotisme, et, en souvenir de ceux qui les premiers avaient fait retentir l'hymne sacré à ses oreilles charmées, il Tappela la Marse^laise (1).

Cela seul aurait suffi à rendre les fédérés de Marseille chers au peuple de Paris : ses bruyantes marques de sympathie compensèrent largement les calomnies dont les feuilles royalistes et tes libelles payés par la liste civile poursuivaient ces intrépides soldats de la Révolution. Une circonstance toute fortuite accrut encore leur popularité. Le soir de leur arrivée, ils se trouvaient aux Champs-Elysées, où un banquet civique leur avait été offert. Non loin d'eux étaient attablés des grenadiers du bataillon des Filles-Saint-Thomas, composé en majeure partie de Feuillants, d'hommes dévoués à la cour. Les convives royalistes se répandirent en propos insolents et en blasphèmes contre la nation ; à quoi la foule répondit par des huées et des cris d'indignation. Les grenadiers s'étant jetés, le sabre à la main, sur les spectateurs désarmés, ceux-ci appelèrent les fédérés à leur aide, et une rixe s'ensuivit, dans laquelle plusieurs hommes du bataillon des Filles-Saint-Thomas furent blessés. L'émotion causée par cette lutte gagna bien vite les divers quartiers de Paris ; la cour prit Talarme, et l'agitation fut si vive aux Jacobins que Robespierre, qui présidait, crut devoir se couvrir et suspendre la séance (2).

Cette collision sanglante, il accusa la cour et les Feuillants de l'avoir provoquée afin d'effrayer la bourgeoisie timide et d'avoir un prétexte de désarmer les Marseillais. Tout lui semblait présager une grande conspiration royaliste que le séjour des fédérés à Paris empêchait seul d'éclater. En voyant les défenseurs de la liberté indignement trahis ou abandonnés, les partisans du despotisme comblés de libéralités et payés avec magnificence, en présence de la guerre déclarée au peuple, non-seulement par les souverains de l'Autriche et de l'Allemagne mais par les généraux, par la cour, par les directoires, les tribunaux, les juges de paix de Paris, par tous ceux que ce peuple avait tirés du néant, il ne comprenait plus qu'un moyen de salut, c'était de s'élever Su plus haut degré d'énergie, de s'embraser du feu qui échauffait les fédérés de Marseille. Alors s'adressant à la cité phocéenne, dont les intrépides enfants venaient s'unir à ceux de la capitale pour livrer au

(1) La Chronique de Paris du 29 août 17921a donne tont entière, aooatnpagnée de cette note : « Les paroles sont de M. Rongez, capitaine du génie à Huningne. L^air a été composé par Allemand pour l'armée de Biron. Ce sont les fédérés qui l'ont apporté de Marseille, où il étoit fort à la mode. »

(2) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la CcnêtUu^ Iton, numéro 241.

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