LIVRE Vlll. — MESURÉS SUPREMES
les députes choisis par rassemblée électorale (1). Conformément à cette déclaration, ratifiée par toutes les assemblées primaires, le conseil géoëral de la commune décida , dans la séance du 28 août, que les députés choisis par les électeurs de Paris seraient individuellement Boumis à la sanction de toutes les sections et de toutes les municipalités du département (2).
La i^ille avait eu lieu la fête des Morts (3). Cette cérémonie funèbre en l'honneur de toutes les victimes populaires immolées par la réaction depuis le commencement de la Révohition, jointe à l'invasion du territoire» à la nouvelle de la prise de Longwy, produisit sur les esprits je ne sais quelle impression terrible, et ouvrit dans les cœurs de sombres abtmes. Tout allait concourir à pousser les choses au point où les nations aveuglées croient devoir demander leur salut aux moyens les , i^us exécrables. Le 28 août, dans la soirée, tous les ministres se rendirent au sein de TAssemblée législative. Danton monta à la tribune. Ses paroles^ empreintes d'une grandeur sauvage, qui ne les a encore présentes à la pensée? «... C*est par une convulsion que nous avons renversé le despotisme, ce n'est que par une grande convulsion nationale que nous ferons rétrograder les despotes... On a fermé les portes ée la capitale, on a eu raison : il était important de se saisir des traîtres; mais y en eût-il trente mille à arrêter, il faut qu'ils soient arrêtés demain... Nous vous demandons que vous nous autorisiez à fiore faire des visites domiciliaires... j> L'Assemblée vota toutes les mesures demandées par le ministre de la justice. Dès le lendemain, le conseil général de la commune chargeait six de ses membres, Chaumette, Huguenin, Félix, Sigaud, Truchon et Guirai^t, de se concerter afin d'effectuer Tarrestation des mauvais citoyens qui se cachaient depuis le 10, et toute la nuit du 29 au 30 fut employée aux visites domiciliaires. D'autres ont raconté les émotions de cette nuit lugubre; passons; j'ai hâte de revenir à mon sujet. Trois mille personnes environ furent arrêtées ; mais, le lendemain même, les sections chargées par la commune de statuer sur le sort des prisonniers (&), en relàdièrent la plus grande partie.
L'Assemblée nationale s'était donc mise parfaitement au diapason de la commune révolutionnaire du 10 août. C'était elle, et non la commone, qui avait eu l'idée de déporter à la Guyane les prêtres réfrac-
(1) Extrait des procès-verbaux des assemblées primaires. Àrchwu, B. lY. 14.
(2) Archives de la Ville. Y. 22, Carton 0. 7. 0.
(3) Voyez dans les Révolutiofu de Parié (numéro 164) la description de cette flte (ménire.
(i) Extrait des prooès-yerbaux de la commune de Paris. Archives de la Yille. Y. 22, CtrtoD 0. 7. ol
taires, et ceux de m» lecteurs qui ▼oudront se donner la peine de lire Tarrété pris par le conseil géoàral pour l'exécotion du décret concernant les ecclésiastiques verront qui) est loin de renchérir stir les mesures sévères ordomées par le Corps législatif (1). De la part de l'Assemblée, il y eut jalousie, voilà tout. La Gironde y dominait, et elle ne pouvait pardonner au conseil général, où son influence était nulle» d'exercer one autorité quMl tenait pourtant du libre suffrage des sections parisiennes. Nous allons montrer de quel prétexte insignifiant elle se servit pour essayer de briser la conunune.
Brissot avait pour rédacteur principal de sa feuille un écriraîR nommé Girey-Dupré^ dont il a été déjà question. C'était rhomme spécialement chargé de démolir Robespierre, et il possédait au supréfM degré le génie de la calomnie. Le 28 août, il écrivit dans le PatrioU français que la commune avait résolu de faire des visites domiciliaires pour forcer les citoyens à donner leurs fusils ou à marcher aux frontières, il y avait là un grossier mensonge, puisque Tarrété de la coiih mune fut pris le lendemain seulement, et en exécution du décret de l'Assemblée rendu dans la soirée du 28. Le consdi général vit da» cette imposture l'intention de jeter l'alarme au sein de la popuiatioa tout entière, et par un arrêté, signé de son président Huguenin et dn secrétaire-adjoint Mébée, elie somma l'éditeur du Patriote frunçoii de venir à sa barre donner des explications (2). Le journaliste, sftr de l'appui de la Gironde, refusa d'obéir à l'invitation de la commune et porta plainte devant l'AssemUée législative au sujet du mandat de con^^arution décerné contre lui. Il ne s'était pas trompé; ses amis prirent chaudement sa cause en main, heureux de trouver ce prétexte contre la commune de Paris. Sm* un rapport de Vergniaud, rAssenblée cassa l'arrêté du conseil gâfiéral comme attentatoire à la liberté individuelle et à la liberté de la presse, et à son tour die manda à sa barre )e pré»dent et le secrétaire de la commune. Le conseil général, dont l'immense crime, aux yeux des Girondins, était de ne pas leur être dévoué, fut l'objet d^une véritable exfrfosion, et contre ce pouvoir issu delà révolution du 10 août, l'Assemblée, qui s'était opposée autant que possiWe à cette révolution , résolut de tenter une sorte de coup d'Étal, oubliant qu'elle-même, ou plutôt une fraction d'ellennême n'existait plus quepar h 'tolérance du peuple. Genaonné, Grangeneuve, Guadet tonnèrent contre
(1) Yoy. cet arrtté Wfrodnit tw ixiemm diB» YBi$i9irê jwrlaiiimljfn, t. Xyn,p.l^'
(2) C'est ce que M. Michelet, qui s*cst iiM»tP& d*iiM ti erinte inJHSIice ^J^ ocM—ne dm 10 aoât, sppeilec p«aniiivfe GîrcywDttpfé pour ne wrtiéh àe jovr^ * {Histoire de la Révolution, t. IV, p. 101). Encore eût-il été juste d'expliquer «i»«* le&itàaetleQteom^FtelagTSMctelaGifOBdo, Gmr-^ynftéHaà^m»^^^ Bibliothèque nationale.
EJTRfi Yin. — LA COMMONE MANDÉE A LA BARRE DE l'aSSEMBLÉE 395
la municipalité : doôle à leur yoix« rAssemUée légishliye ado{)ta sans discussion un décret de la oommisaion des Vingt et un qui convoquait les sections de Paris à l'effet de nommer dans les Yipgt-quatre beures de nouveaux conseillers Kiunicipaiix, et enjoignait aux élus des I 9, 10 et 11 août d'avoir à se démettre iounédiatement de leurs fonc« tions. Par une contradiction mi moins étrange, TAssemUée déclarait en même temps que ce conseil général, dont elle prononçait si brutalement la dissolution, avait bien mérité de la patrie (1). Ce décret était à la fois inutile, maladroit et dangereux. 11 était d'abord à peu près œrtain que les sections renommeraient exactement les mêmes conseillers; pourquoi alors porter inutilement le trouble dans le pouvoir BunicipalT
Ceci se passait le 30 août, à la fin de la séance du matin ; il pouvait être environ quatre heures. La connaissance du décret de l'Assemblée parvint dans la soirée même à la commune. Précisément ce jour-là, daDs sa séance du matin, le conseil général avait chargé Robespierre de la rédaction d'une adresse destinée à rendre compte aux quarantehuit sections de Paris de la conduite de la commune depuis le 1 0 août dernier. En présence du décret de l'Assemblée , il déclara solennellelœnt persister dans son arrêté du matin, relatif à l'adresse dont la rédaction avait été confiée à Robespierre, pensant qu'il était plus que jamais utile de soumettre ses actes au jugement des quarante-huit nctioDs qui l'avaient élu (2). Puis, it ajourna Texécution de son arrêté eoDcemant le rédacteur du Patriote françois jusqu'au moment où son président se serait expliqué à.la barre de l'Assemblée nationale (3).
Pendant que ceci se passait au sein de la commune, Robespierre présidait tranquillement sa section, réunie à cette heure en assemblée priinaire. — On voit avec quelle précision mathématique nous procétes. — Là, comme à la commune, on vint tout à coup annoncer qu'un
(1) Yoyea pour cette sénee dn SO' août le Moniteur dn 31 août 1792 et celui du 1*' septembre.
(2) Voici coxnixient s^exprime le procès-verbal: « Le procureur de la commune âenonde que les nouveaux administrateurs ne soient que les adjoints des anciens ; il domide deux séances du eorps munieipal et trois du bureau par semaine, afin de &ire marcher l'administration; le conseil persiste daau son axiêté dn matin, relatif à Tne adresse dont M. Robespierre est rédacteur. > D'où il résulte que c'était surtout eetta questîein des seize administrateurs, qui sous le titre de bureau municipal fonctionnaieint k côté dn aaire, qu'elle donnait k tvaîter k Robespierre. En effet, pour complaire à rAssemblée légidative, elle était revenue sur mn arrêté par lequel eUe svait dissons Fancien bureau municipal, et nous entendrons précisément Robespierre, ^aas sen dacon» du surlendemain !«' septembre, s'élever en partie contre cette àédsion. *
(3) Voy. lea registres des procès- verbaux du eonseil géoécal, pour la journée du 30. Architeê de la ViUe. V. 22. Carton 0. 7. 0.
3DC lUSTOiaE DE ROBESPIEP.RE
décret de suspension du conseil général provisoire venait d'être renda par TAssemblée législative. Aussitôt, interrompant Tordre de ses travaux, Tas^mblée sectionnaire ouvrit la discussion sur cet objet imprévu. Elle arrêta qu'elle maintenait les commissaires nommés par elle le 10 et le 11 du présent mois, avec tous les pouvoirs qu'elle ieor avait confiés pour sauver la patrie, et chargea plusieurs commis* saires d'aller inviter les autres sections à suivre son exemple (4). Toutes les sections de Paris se montrèrent animées des mêmes dispositions. Devant leur résistance, parfaitement légale, parfaitement naturelle dans les conjonctures présentes, force fut bien à rAssemblée législative de revenir sur son fâcheux décret. Nous allons maintenant parler avec quelques détails des explications fournies par le conseS général lui-même, parce que ces explications ont été tout récemment, à l'égard de Robespierre, l'occasion d'une supercherie historique toaC \ à fait dans le goût thermidorien, et qu'il est de notre devoir de déférer à l'opinion publique.
Nous voulons bien admettre qu'on ait contre Robespierre toutes les préventions imaginables; de longues années se passeront encore avant qu'une foule de gens consentent à ouvrir les yeux à la lumière et à se rendre à l'évidence des faits ; tel est l'empire des préjugés. Nous comprenons encore jusqu'à un certain point qu'on ne choisisse dans ses discours que les passages les plus virulents, qu'on en torture le sens, qu'on leur prête une signification manifestement contraire à l'esprit qui les a dictés ; mais que dire d'un écrivain qui , voulant à toute fcM'oe rejeler sur Robespierre une partie de la responsabilité des massacres de Septembre, ne recule pas devant une supercherie indigne et ne craint pas de lui imputer la rédaction d'une adresse à laquelle il est resté complètement étranger? Voilà pourtant ce dont s'est rendu coupable l'auteur d'un livre intitulé Histoire de la Terreur^ actuellement en cours de publication, sorte d'histoire de la Révolution à l'usage de la bourgeoisie repue et satisfaite, de cette portion de la bourgeoisie qui sacrifierait à son ambition et à ses intérêts les destinées de tout un peuple; qui, heureuse de la chute de l'ancienne aristocratie, a tâché d'accaparer à son profit l'héritage de la vieille noblesse, et crie tout de
(1) Registre des délibérations de la section de la place Vendôme. Archiva de 1a préfecture de police.