‹ Histoire de Robespierre (volume 2)Chapitre 19 sur 314 · LIVRE VI. ENTHOUSIASME BELLIQUEUX · texte numérisé non relu

LIVRE VI. ENTHOUSIASME BELLIQUEUX

se montre pour eux d*une indulgence infinie, on lui fait, à lui, un crime de «e défendre, et Ton se récrie sur ce qu'il y a parfois d'amer dans soB langage, comme si la vivacité de la riposte n^était pas toujours en raison directe de la violence de l'attaque. Encore une fois il nous est donc indispensable d*insister là-dessus.

Assurément si, vers la fîn de l'année 1791, une idée fut à peu près universellement accueillie avec endiousiasme, ce fut celle de la guerre, mise en avant par les Girondins. Soutenir le contraire, ce serait aller contre la vérité des faits, ce serait surtout méconnaître le génie belliqueux de notre nation. Propagée dMn bout de la France à l'autre, cette idée enflamma les esprits, bien peu résistèrent à l'entraînement. Dans les campagnes, dans les ateliers, dans les sociétés populaires, il n'était question que de guerre. Marchons à l'ennemi! tel était le cri général. Et œla n'avait rien d'étonnant de la part d'un peuple que séduit la perspective des camps, que grise l'odeur de la poudre, et qui, au bruit du tambour, à la vue des enseignes déployées, est toujours prêt à courir les aventures des batailles, sans s*inquiéter de tout ce qu'il risque dans les hasards de la guerre, j'entends ses institutions, sa liberté, car le reste est d'un intérêt secondaire; et sans se demander si, en vertu d*un prétendu droit des gens, il est pennis aux hommes de s'ériger ainsi en bourreaux les uns des autres. Et moi-même qui écris ces lignes, ne me suis-je pas senti pris, plus jeune, de la fièvre des combats, ne me suis-je pas enivré aussi de cette fumée de la gloire militaire, n'ai-je pas dianté l'homme des armées , celui que voyait de loin venir Kob^pierre, et que, dans sa merveilleuse perspicacité, il signalait d'avance à son pays, montrant l'anéantissement des libertés publiques comme une des plus périlleuses conséquences de la guerre?

Ainsi donc, cette'guerre, tout le monde la voulait alors, la cour, les Girondins, la Société des Amis de la constitution, menée par eux en ce moment, la nation entière, mais à des conditions et dans des vues bien diflërentes. La cour voulait la guerre, cela est hors de doute, et ce qui le prouve irréfragablement, c'est qu'ayant refusé de sanctionner le décret sur les émigrés, décret dont l'exécution eût peut-être rendu imitâe la rupture de la paix, elle ratifia sans difficulté les propositions belliqueuses de l'Assemblée nationale. Mais conseillée par Lametb, Duport et Bamave, ayant La Fayette pour général, elle entendait faire la guerre à sa façon, c'est-à-dire ménager avec soin les grandes puissances, TAutriche et la Prusse, sur lesquelles elle comptait toujours pour la restauration de l'ancien régime, et s'en prendre aux petits princes allemands, afin de pouvoir lever des troupes h son aise et les dirigera un moment donné contre la Révolution elle-même. Nous avons

à cet égard un aveu péremptoire, c'est celui du ministre Narbonne, du protégé de madame de Staël, qui assurément, tout en ayant Tair d'entrer dans les vues des Girondins, n'obéissait guère aux mêmes sentiments. Eh bien ! plus tard il avouait que son dessein avait été de former une armée dans laquelle Louis XVI eût pu trouver un refuge, et d'où il aurait intimidé les clubs, comme le voulait également La Fayette (1). Ce fut ce que comprit très-bien un des journaux les plus populaires du temps, qui se rendit tout de suite aux prévoyantes observations de Robespierre. « Si Louis XVI n'a pas voulu concourir avec les représentants de la nation à assurer la tranquillité de l'État par des moyens légaux, » disaient les Révolutions de Paris^ « c'est qu'il a voulu la guerre, c'est qu'il lui faut la guerre pour seconder ses projets (2). » Mais bien peu nombreux encore étaient parmi les patriotes les convertis à la paix, ou du moins les partisans de la guerre défensive seulement.

Au reste, il ne s'agissait pas encore de la grande guerre des peuples contre les rois, la seule que comprit Robespierre, si l'on venait à être attaqué et si Ton en était réduit à tirer l'épée, comme on l'a pu voir par les quelques paroles qu'il prononça à la tribune des Jacobins, le jour même de son retour. Les vœux des Girondins n'allaient pas alors au delà d'une guerre restreinte, et Isnard, dans ce sombre et beau discours du 29 novembre où, parlant des ministres, il s'était écrié : « Disons-leur que désormais ils n'ont à choisir qu'entre la reconnaissance publique et la vengeance des lois, et que, par le mot responsa^ bilité^ nous entendons la mort, » Isnard se bornait en définitive à réclamer des mesures vigoureuses contre les émigrés et ces petits princes d'outre Rhin, assez hardis pour favoriser les coupables entreprises des rebelles (3). Dans le message présenté le soir même au roi, au nom de l'Assemblée législative, on l'invitait à adresser d'énergiques déclarations aux cercles du Haut et du Bas-Rhin, aux électeurs de Trêves et de Mayence, à l'évêque de Spire ; mais de l'empereur d'Autriche, du roi de Prusse, dont les sentiments hostiles à l'égard de la Révolution étaient bien connus, pas un mot. Tel était également le sens des discours belliqueux prononcés à la tribune de la société des Amis de la constitution. Eux aussi, les Jacobins, avaient cédé à l'entratnement général;

(1) Sowi'ffîirs contemporains d'histoire et de littérature^ par M. Villemain, cliap. I, p. 33.

(2) Récolutimis de Paris, numéro 127, p. 467. Ce qui n'empêclie pas M. Miclielet d'écrire : « La cour avait une peur effroyable de la guerre, nous le savons maintenant de ]a manière la plus certaine. » Et comment Téminent écrivain le sait-il d'une fa^on si certaine? C'est ce dont il a complètement négligé de nous faire part. (Voyez son Uistoire de la Révolutian française, t. III, p. 365.)

(3) Voyez le Moniteur du 1*' décembre 1791.

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