UVRE VI. — SA R£SISTAMG£ A L* ENTRAINE MENT GÉNÉRAL
à un semblant de guerre, afin de pouvoir diriger à son gré les forces militaires du pays ; ses prévisions à cet égard ont été, on Ta vu, justifiées par les propres aveux de Narbonne. 11 n'eut pas de peine ensuite à s'apercevoir que les souverains de l'Europe, tout en désirant la guerre pour écraser la Révolution qui pouvait les menacer à leur tour, ne tenaient aullement à prendre l'offensive, aimant bien mieux laisser au peuple français le rôle d'agresseur, et mettre de leur côté les appalenses du droit et de la justice* Attaqués les premiers, ils se trouvaient dans le cas de légitime défense, et nul n'avait à blâmer leur intervention daes les alfairesde la France. L'empereur d'Autriche donna même quelques* ordres pour la dispersion des émigrés dans ses États. Aussi, quand, le 9 décembre, le journaliste Carra vint aux Jacobins dénoncer une proposition formelle qu'aurait faite Léopold à Louis XVi de le soutenir lui et la monarchie, Robespierre éleva quelques doutes. Il était bon de se tenir sur la défensive, dit-il, mais, selon lui, les puissances étrangères avaient plutôt l'intention d'effirayei; la France que de rompre avec elle (1).
Le suiiendemain, Real et Carra n'en prirent pas moins successivenenl la paroLe^ pour proposer les meilleures mesures à prendre au sillet de riatervention qu'aurait offerte l'Empereur. La seule réponse, selon eux, étaii de porter les premiers coups, d'assaillir l'ennenù dans ses foyers. Invoquant l'exemple de Frédéric le Grand, ils présentaient la guerre agressive comme beaucoup plus avantageuse que la guerre pnreaaHit défensive, et Real alla jusqu'à demander que, laissant de côté le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif, on consultât dans ses coBûœs le souverain, le peuple, qui seul pouvait forcer le roi de mettre iaami^iatfunenli ses armées en campagne.
Aussilût Robespierre monta à la tribune et dit : « Messieurs, ce n'est pas sans quelque répugnance et même sans quelque honte que je suis mimlé à cette tribune pour improviser sur une question aussi délicate, et qui demande un examen si profond ; cependant, comme je vois l'opir lûon se porter avec une œrtaine impétuosité vers un parti qui ne me parait paa avoir été approfondi, je me suis cru obligé de vous préseuh tet quekfuea observations qui me sont inspirées.. » Rappelant ensuite qa'il avaîi autant d'attachement que personne pour la souveraineté du peuple, et qu'il s'était attiré assez d'inculpations calomnieuses à cause de cet attachement pour avoir le droit de se livrer à quelques réflexions a ce sujet, il critiqua, avec beaucoup de ménagement d'ailleurs, Topinion da précédent orateur cooune inconstitutionnelle» H ne s'agissait
(1) Journal des débaU de la Société des Amie de la Conttitution, numéro 109.
pas de convoquer le peuple dans ses comices, c'était à TAssemblée nationale à décider si Ton ferait la paix ou la guerre. Quant à lui, ce dernier parti lui semblait le plus dangereux, parce que, n*ayant aucune confiance dans le pouvoir exécutif, il ne }e verrait pas sans inquiétude disposer de toutes les forces du pays, que, par un vote de guerre, l'Assemblée législative mettrait entre ses mains. Puis il était sûr d'avance qu'au lieu d'attaquer Tempereur, le véritable ennemi, dans le Brabant où les populations se réuniraient tout de suite à nous, on porterait nos troupes dans un coin de l'Allemagne, où elles se trouveraient isolées de toute communication avec les citoyens (1). On va voir combien il devinait juste. Il borna là, dans cette séance, ses observations; mais les grands discours que nous allons avoir à analyser, seront, en partie, le développement de ces quelques paroles improvisées.
La discussion était engagée, et elle devait se prolonger pendant des mois entiers. Bien rares étaient alors les partisans de la paix. Cependant Robespierre avait du premier coup converti à ses idées un de ses futurs collègues à la Convention, Dubois-Crancé, lequel parla dans son sens à la séance suivante des Jacobins (12 décembre). Après lui on entendit un membre qui, dans son enthousiasme belliqueux, proposa d'investir l'Assemblée législative d'une autorité dictatoriale. Robespierre combattit vivement cette motion et soutint de nouveau son opinion en faveur de la paix, ou plutôt de la guerre défensive. Sans doute, dit-il, si les forces de la nation devaient être dirigées par des mains pures, il serait peut-être avantageux de prendre les devants et de déclarer la guerre à ceux qui toléreraient sur nos frontières des rassemblements hostiles ; mais dans l'impossibilité où l'on était de se fier aux agents du pouvoir exécutif, il lui semblait préférable d'attendre une provocation. La dictature était, à ses yeux, un détestable moyen. Il fallait, avant tout, examiner de quelle espèce de guerre on était menacé. Était-ce la guerre d'une nation contre d'autres nations ? celle d'un roi contre d'autres rois ? non ; c'était évidemment la guerre de tous les ennemis de la constitution contre la Révolution française, lesquels étaient de deux espèces, ceux du dedans et ceux du dehors. Pouvait-on raisonnablement ranger parmi les premiers la cour et les agents du pouvoir exécutif? Sans résoudre affirmativement cette
(1) Journal des débats de la Société des Amis de la Constitution, numéro 109. Nous devons faire observer à nos lecteurs que cette feuille, la seule qui à cette époque rendît compte, et très-grossièrement encore, des séances des Jacobins, tronque singulièrement les discours de Robespierre, dont on n*a oonser\'é qu^une reproduction très-pâle et très-écourtée en conséquence, quand ils n'ont pas été imprimés & part^ par ordre de U société.