LIVRE VI. SEANCES DES 11 ET 12 DECEMBRE AUX JACOBINS
question, Robespierre se contentait de faire observer que les ennemis da debors, les rebelles français, prétendaient n'être que les défenseurs de la cour de France et de la noblesse française.
Traçant, à traits rapides, l'historique de tous les efforts tentés par la coar et ses partisans pour enrayer la Révolution et dénaturer la coiistitution dans le sens des idées rétrogrades, il se demandait comment OD poovait avoir la pensée de confier à cette cour le soin de diriger les hostilités contre des ennemis dont elle partageait tous les sentiments, et arrivait à cette conclusion, que ce qu'on avait le plus à craindre, c'était la guerre, le plus grand fléau, suivant lui, qui pût menacer la liberté dans les circonstances où Ton se trouvait. Sans doute il y avait quelque inconvénient à laisser subsister sur nos frontières ces rassemblements d*émigrés, sentinelles avancées de la contre-réyolution; mais pourquoi la guerre, quand peut-étre,.en sanctionnant les sages décrets de l'Assemblée nationale, on aurait eu raison des rebelles ? Rappelant avec quelle persistance un certain nombre de dépotés, parmi lesquels Lameth, Barnave, Duport et La Fayette, aujourd'hui les conseillers de la cour, avaient essayé d'altérer la constitution au profit de cette cour, et de confisquer une partie des libertés conquises en 1789, il montrait la main des intrigants dirigeant présentement le pouvoir exécutif dans le sens de leurs rancunes et de leur ambition. Chose bien étrange ! on refusait de punir des rebelles, et l'on ne reculait pas devant une déclaration de guerre contre eux ! Il s'agissait donc d'une guerre simulée, mais n'en apportant pas moins avec elle son contingent de terreurs, de dangers, de complots et de trahisons, sur lesquels le pouvoir exécutif comptait sans doute pour amener le peuple français à une capitulation dont le gage serait l'anéantissement de la liberté et de la constitution. « Voilà, » disait Robespierre en finissant, « voilà, si je ne me trompe, les vues de l'intrigue ministérielle; voilà le véritable nœud de cette intrigue qui nous perdra si nous nous environnons de ces terreurs, si nous donnons une consistance aussi funeste que ridicule à ces factieux qui ne méritent que le mépris de la nation, et qui n'auraient pas dû fixer deux jours son attention. Je suis si convaincu par les plus simples réflexions que le bon sens suggère à ceux qui sont instruits des intrigues de la cour, que je crois ttre aussi sûr de ne pas me tromper que si j'étais membre du directoire, du club de Richelieu, de l'hôtel Marsillac et de tous les cabinets conspirateurs (1). » Admirable sagacité de Robespierre, dont les dis-
(1) On trouve ce discours de Robespierre dans les numéros 110 et 111 du Journal éniihaUdela Société des Amis dt la ConftitutUm.
eussions et les événements qui vont suivre apporteront chaque jour de nouvelles preuves. On sait à présent combien justes étaient ses prévisions, et de quel don prophétique il était doué quand il poussait le cri de défiance : Caveant conmUs!
Le jeudi 14 décembre, le roi vint à l'Assemblée répondre en personne au message du 29 novembre. Dans un discours tout empreint de respect et d'amour pour la constitution, il déclara, après avoir rendu pleinement justice à l'empereur, son beau-frère, et l'avoir remercié publiquement de3es bons offices; il déclara, dis-je, qu'il allait sommer rélecteur de Trêves de faire cesser dans ses États, avant le 1 5 janvier suivant, tout attroupement, toutes dispositions hostiles de la part des Français qui s'y étaient réfugiés, sous peine, passé ce délai, d*étre considéré comme ennemi par la France. Cette déclaration fut accueillie au bruit d'applaudissements prolongés. Ainsi, on le voit, l'empereur d'Autriche était, pour ainsi dire, traité en allié, en ami^ alors qu'il pro-; mettait formellement aux princes possessionnés en Alsace et en Lorraine les secours dont ils auraient besoin pour obtenir leur réintégration dans tous leurs droits et privilèges (1).
Quand le roi se fut retiré, son nouveau ministre de la guerre, Narbonne, prit la parole pour annoncer que dans l'espace d'un mois cent cinquante mille hommes, divisés en trois armées aux ordres des maréchaux Luckner et Rochambeau et du général La Fayette, seraient réunis aux frontières, et que, quant à lui, il partirait sous peu de jours pour inspecter les troupes et dissiper les défiances qui pouvaient exister entre les soldats et leurs officiers (2). Le choix d'un général auquel se rattachait le souvenir tout récent encore des massacres du Champde-Mars n'iavait rien de bien rassurant pour les patriotes, et nous ne tarderons pas à voir le héros des deux mondes prendre soin de justifier lui-même les soupçons dont il était l'objet.
Le soir, aux Jacobins, un ancien membre de l'Assemblée constituante, Biauzat, vanta beaucoup la pureté des intentions du roi, et engagea en quelque sorte la société à cesser tous débats, pour ne pas gêner l'action du gouvernement dans ce moment critique. Il semblait
(1) Voyez les Mémoires du prince de Hardemberg^ cités par MM. Bâchez et Roux dans knr Hûtotra forlemtnUwrê de la RévoluUan^ U "^n^ p. 403 etsoiv.
(2) Moniteur du 16 décembre 1791.