LIVRE IX. — SEANCE AGITÉE DU 29 OCTOBRE
compter sans cesse parmi les hommes qu*on veut diffamer. Il me semble que la première règle de la justice est que, dans les mêmes lieuj, devant les mêmes hommes qui ont entendu une accusation, la défense soit écoutée avec la même indulgence; je ne vois aucune raison pour qu*un représentant du peuple ne puisse être écouté comme celui qui rincalpe, quel que soit le titre de ce dernier. » Ces paroles si fermes et si dignes ramènent à la pudeur les membres les plus hostiles; le silence se rétablit.
Robespierre montre alors le danger de ces accusations jetées ainsi subitement au sein de la représentation nationale. Comment l'innocent ^happerait-il à des vengeances particulières, si un parti puissant, possédant toutes les ressources du pouvoir, faisait circuler contre lui, aouslé sceau même de TAssemblée nationale, les plus noires calomnies dans toutes les communes de la République? — Nous allpns voir tout à l'heure se vérifier d*une étrange façon ces paroles de Robespierre. — D dépeint ensuite les graves périls auxquels serait exposée la chose publique s'il se trouvait au sein de la Convention beaucoup d'hommes qui, subissant le joug d'une'poignée d'intrigants, persistassent à étouffer par des clameurs la justification de collègues traîtreusement inculpés. N'était-ce pas d'ailleurs porter atteinte aux droits du peuple, et la réputation de ses représentants n'était-elle pas aussi une partie de l'intérêt public? Puis, s'animant par degrés en songeant à la situation personnelle qui lui était faite : « On nous a dévoués à des vengeances atroces, préparées de longue main et par des moyens criminels, et cependant il n'est pas un homme ici qui osât m'accuser en faGe, en articulant des faits positifs contre moi, et ouvrir avec moi à cette tribune une discussion calme et sérieuse. »
C'était là précisément que les Girondins attendaient Robespierre. Dans l'arène se précipite aussitôt un petit homme au visage efféminé, o^dont, suivant madame Roland, l'œil bleu lançait des éclairs, c'était Louvet. Déjà, aux Jacobins, on s*en souvient, il s'était senti pri»du désir de greffer sa réputation politique sur celle de Robespierre. ^ combien cette fois la tentation était plus grande ! Saisir corps à <^rp8 ce vétéran de la Révolution, sans se soucier des services rendus par lui à la cause de la démocratie; l'écraser, s'il est possible, ayant l'Europe attentive pour témoin de ce grand duel, quelle gloire I Pour ^^CDser Robespierre se présentent aussi Rebecqui et Barbaroux, impa- "^ts de prendre leur revanche, et qui, depuis le commencement de l^^Qce, se tenaient à côté de la tribune, gesticulant et vociférant (1).
") I^éclaration de Merlin (de ThionviUe) au club des Jacobins, Journal des débats '' ^ <a correspondance de la Sodéié des Jacobins, numéro 292.
A cette triple apostrophe, Robespierre, immobile à la tribune, laiM k peine apercevoir une Mgère émution. — « Continue, Robespierre,» lui crie Danton, « les bons citoyens sont iii qui t'entendent. • — Robes» pierre jpune demande que les accusateurs de son frère soient entend» d'abord; mais, selon Merlin, ce n'était pas ici le lieu d'écouter des dis* putes entre Robespierre et des hoi^mes tels que Rebecqui, Earbarom et Louvet.
Cependant Maximilien était resté à la tribune. « Je réclame, » dit-S d'une voix un peu altérée, s'il faut en croire un journal rédigé par ses adversaires (1), t je réclame la liberté de terminer mon opinion. » H rappela comment un mois auparavant on avait lancé contre lui une accusation vague, légère, insoutenable, mais de nature à laisser dans les esprits une fâcheuse impression ; car c'était là le grand art de la calomme. Aujourd'hui l'on procédait par une insinuation perfide. On avait d'an bout h Tautre écouté l'accusateur, il sollicitait pour l'accusé la mène faveur, et priait la Convention de ne pas envoyer dans les qaatrevingt- trois départements les rapports et les dénonciations des ministres sans les avoir au préalable consciendeusement examinés etéquitablement discutés. Les ministres n'en auraient pas moins beau jeu, con6nuait- il. « Avons-nous comme eux des trésors à notre disposition, toute la puissance du gouvernement, la correspondance d'un grand empire et tant d'autres moyens d'influence ?» La Convention se devait donc àeilemême, avant d'ordonner l'impression du rapport de Roland, de fixer un jour où il fût permis de discuter ce rapport, car une discussioi! tranche était seule capable, disait Robespierre, de dissiper bien des erreurs, bien des préventions, et d'étouffer des haines funestes. Et puisqu'un membre s'était présenté pour l'accuser personnellement, il demandait à être entendu à son tour avec attention et knpartialitë. — C'est juste, s'écrièrent un certain nombre de membres revenus à de meilleurs sentiments ; et Robespierre descendit de la tribune au milieu d'appktudissements auxquels jusqu'ici la Convention ne l'avait pas habhué (2).
Danton, venant ensuite, réclama, lui aussi, et d'une f^çon impériease, la discussion du rapport ministériel. Puis, s'attachant à tracer une ligne de démarcation bien tranchée entre des hommes qu'avec la plus insigne mauvaise foi les Girondins affectaient de confondre, il fit assez bon marché « de l'individu Marat, » se posa comme étranger à lout
(1) Journal deg débati «r dts iécreU de la CotttoenUfm, onméro 41, p. 790.
(2) Pour avoir une idée bien complète de cette séance, il faut combiner le MonUeiÊT des 30 et 31 octobre 17912 et le Jountal de» débaU tl det décrtU d» la Otmtntiim, numéro 41»
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farti et ii toute faction ; et quant à ceux qui sans cesse allaient parlant de la faction Robespierre, il déclara qu'ils étaient, à ses yeux, ou des lommes prévenus ou de mauvais citoyens. Par des débats sincères, on laurait bientôt, ajoutait-il, qui méritait la haine ou Tamour des vrais patriotes. — Laisser à Robespierre le champ libre de la discussion, c'était ^exposer à une défaite honteuse. Les Girondins le sentaient bien; aussi talèreni-ilsun dernier effort pour Tempécher de se justifier devant la Convention. Buzot [prétendit hypocritement que s'il se trouvait calomlié, il devait s'adresser aux tribunaux. A cette invitation dérisoire Rolespierre répondit : c En ce cas, que la Convention fasse les frais du frocès. » Buzot alors : < S'il falloit que chacun de nous repoussât les calomnies auxquelles il est exposé!... » Mais, lui répliqua Robespierre, • ce n*est point par des ministres que vous êtes calomniés, a Le préàdent coupa court à ce dialogue en rappelant Robespierre à l'ordre, eonane pour donner une preuve de plus de sa déplorable partialité, et h clôture de la discussion fut prononcée.
En ce moment reparut Louvet; il avait, dit-il, une conjuration publique à dévoiler. Un profond silence se fit dans l'assemblée: curiosité chez les uns, chez les autres désir immodéré d'en finir avec un adversaire redoutaJ[>le. On croyait peut-être à quelque chose de sérieux; diacun fut attentif. Résignons-nous donc à entendre l'écrivain favori des ruelles, le chantre lascif des amours de Faublas, diffamer, insulter pendant deux grandes heures l'intègre auteur de la Déclaration des droits de l'homme.