‹ Histoire de Robespierre (volume 2)Chapitre 224 sur 314 · LIVRE IX. — TRIOMPHE ECLATANT · texte numérisé non relu

LIVRE IX. — TRIOMPHE ECLATANT

monta au banc des secrétaires où Lanjuinais ne tarda pas à aller le rejoindre (1). Barère relut alors son projet de décret, mais Robespierre : « Je ne veux pas de votre ordre du jour, si vous mettez un préambule qui m'est injurieux. » La Source et Lacroix eux-mêmes, comme obéissant à un cri de la conscience, appuyèrent Tordre du jour pur et simple^et la Convention consultée le décréta d'une voix presque unanime (2). Il était impossible d'être plus complètement vengé, à la face de la France tout entière, des calomnies de Barbaroux et de Louvet. Les Girondins, les chefs de la bande du moins, étai^t atterrés; ils employèrent tous les moyens possibles pour atténuer l'effet de leur dé- Daite. Brissot qui, laissant aboyer sa meute et se tenant prêt à prendre part à la curée, n'avait pas ouvert la bouche durant cette discussion, cuva sa rage dans son journal. Rien de curieux comme l'embarras du Patriote français pour expliquer l'ordre du jour adopté par la Convention. Cependant cet ordre du jour avait été réclamé par Robespierre lui-même et combattu à outrance par tous les exaltés de la Gironde, force était bien au Patriote de passer condamnation à cet égard ; mais finalement il ne l'en considérait pas moins comme équivalent à un hors^ de cour « terminant le mépris de la Convention pour les agitateurs (3). » La vérité est que cet ordre du jour marquait bien positivement le mépris de la Convention pour ces intrigants de la Gironde qui consommaient en querelles particulières le temps précieux dû aux affaires de la République. Mais une chose allait porter au comble leur irritation, c'était la séance des Jacobins dans la soirée du 5 novembre. C'est là qu'il faut aller en efTet pour avoir une idée de l'éclatant triomphe de Robespierre (4).

(1) c II ne resta plus autour de Louvet, » lit-on dans les Mémoires de Levatseur^ < que Salles, Barbaroux, Lanjuinais et Larivière, qui apportoient dans leur discussion non la chaleur d^adrersaires qui cherchent à triompher, mais l'ftpreté d'ennemis qui veulent avant tout terrasser des hommes qu'ils haïssent. » (F. l", p. 83.)

(2) Moniteur du 6 novembre 1792.

(3) Voyeat le Patriote françoi$ du 6 novembre, numéro 1184. On y lit : « Robespierre a parlé. Nous avons fait en un mot l'analyse de son discours ; il a parlé. Mais il devoit se justi6er, et il ne Ta pas fait. » Son discours parait à ce journal un € fastidieux et insignifiant plaidoyer. » En regard de cette appréciation haineuse, plaçons celle d*nn autre journal, devenu pourtant bien hostile aussi à Robespierre: < Cette accusation directe et formelle d'avoir voulu êtie dictateur, tribun ou tout au moins triumvir, étoit tDssi par trop gauche ; l'accusé n'eut pas de peine à combattre victorieusement une imputation aussi loin de nos mœurs que des siennes. » (Bévolutions de Pari», numéro 174, p. 296.)

(4) Il faut lire dans les nouvelles Révolutione de France et de Brabant, de Camille Desmoulins et de Merlin (de Thionville), l'admirable morceau que ce triomphe inspira à Camille : « Au reste, je ne sais si Robespierre ne doit pas trembler d'un si grand • succès que celui qu'il a obtenu hier. » i Cest la seconde philippique, > dit Jnvénal, c c'est ce discours sublime de Cicéron et cette justihcation immortelle qui l'ont fai

Ô18 mSTOlRS DE ROBESPIERRE

Jean- Bon Saint-André présidait. Quand Robespierre entra, une sorte de frémissement général parcourut la salle; on se' disait : Le voilà. Sa présence fut saluée des plus chaleureux applaudissements. « Il n'appartient qu'à lui, » s'écria Merlin (de Thionville), « de rendre compte de ce qu'il a fait aujourd'hui. » Mais Robespierre n'avait nullement envie de se donner en spectacle, a II se taira, j'en suis' sûr, je le connois,. » dit un membre* Il se tut en effet. D'autres prirent la parole pour raconter à la société sa victoire si complète et l'humiliation de ses accusateurs. <jarnier le dépeignit comme un véritable républicain, toujours occupé de la chose publique et s'oubliant lui-même. « La vérité a guidé sa plume et son cœur. Sa vertu d'un côté, soa éloquence mâle et naïve de l'autre, ont écrasé tous ses ennemis. » Quant à Barbaroux, il le compara au vil reptile osant à peine soutenir les regards de l'aigle. Puis Merlin, avec son énergie habituelle, s'emporta contre le certuetuD Roland qui, sur les fonds de l'État, avait inondé la France de la diatribe de Brissot, du discours de Buzot contre les écrits incendiaires et de la dénonciation de Loavet. Il demanda que, pour combattre l'effet des manœuvreâ du ministre de l'intérieur, la société votât sur-le-champ l'impression du discours de Robespierre, son envoi à toutes les sociétés affiliées, et qu'à la suite elle donnât elle-même soa opinion biea précise sur ce membre tant calomnié.

Manuel vint rendre également hommage à ce Robespierre « sorti vierge' de l'Assemblée constituante où, la pluft corrompue et la plus riche des cours faisait couler son or et ses vices. » Manuel a^ait un pied dans le camp de la Gironde et un autre dans celui de la Montagne ; mais en cette circonstance ii fut tout à Robespierre; lecptel^ selon lui, pouvait dire en toute conscience ce qu'un Romain disait au sénat:

« assassiner. « Si c'étoit de Robespierre sen?qne je fVisae Pami, o'esNà^re Fami'valgsiV et intéressé, et non de la cause qu'il défend, celle d« Phtananité, pour laqnalle je toit déterminé à périr avec tous les vrais patriotes, je croirois quele moment est Tenir dir lui écrire comme Amasis à Polycrate : c Tu as trop vaincu ; tes ennemis sont taop « écrasés pour que tant de succès ne présage pas une catastrophe prochaine; tant dt • bonheur doit t'avoir jeté dans Penvle même dès dSeux, et je renonce à l'amitié d'an c homme si heureux et qui va m'entralner danF sa perte, v En effet, il n'bflt' pas pn»* sihle d'iiumilier plus ses ennemie, et je ne crois pas qne Louyei, attaché an eareis pendant une henre, eût pu souffrir davantage que pendant qne Bdbespierreii éa bml de la tribune, chargeoit cette tSte chauve de cinquante piods deftiimêr.»(Niiméio 36,)

UVR£ IX. — A MAXimUBN ROBBSPIERRE ET A SES ROYALISTES. 91f

€ On m'attaque dans mes discours, tant je suis innocent dans mes actions. » Il le félicitait surtout d'avoir toujours montré la plus ^nde austérité dans les principes, et de n'avoir jamais voulu rien être lorsque tant de gens étaient si pressés d*étre quelque chose. Ce trait perçait de part en part les Girondins (1).

Louvet, dont la Convention nationale avait, de dégoût, eomme nous rayons dit, refusé d'entendre la réplique, ne voulut cependant pas perdre le morceau qu'il avait médité, et sous ce titre : A Maximilien Roheijpitrrt et à êes royalistes^ il lança dans le public un libelle volumineux beaucoup plus atroce que le premier. Nous en avons déjà dit un mot. 11 fnt lire cela d*un bout à Tautre pour se former une idée de ce que la haine peut enfanter d'absurde. Ce n'est d'ailleurs qu'une édition accrue et considérablement embellie de l'accusation primitive; mais ici les der» mères limites du mensonge sont dépassées. L'auteur est pris de rage, on le sent, et ses colères n'excitent plus que le rire (2). La publication de cet indigne pamphlet lui attira quelques désagréments. Prétendant, contrairement à la déclaration si nette de Robespierre corroborée par cdle de Marat, que l'un et l'autre avaient eu des entrevues fréquentes, fl n'avait pas craint d'assurer, dans le texte de son libelle, sans aucune espèce de preuves d'ailleurs, que Robespierre et Marat se réunissaient quelquefois en 1791, chez Collot-d'Herbois, quelquefois chez Danton, plus souvent chez Robert. Madame Robert elle-même, affirmait-il, avait confié le fait à une de ses amies, laquelle Vavait répété à Corsas, de qui il le tenait lui-même. Louvet, comme^on voit, tirait ses renseignements de longueur; mais cela était faux, tout simplement. Madame Robert (Louise de Kéralio) écrivit au député du Loiret une lettre qui est une véritable flagellation, et dont Louvet n'eut pas à s'applaudir. On y lisait : < Je ne dirai rien de M. Corsas ; il parott y avoir un tiers entre lui et le nommé Louvet; il n'est donc qu'un étourdi d'avoir cru sur parole ; s'il avoit inventé à dessein de nuire, il seroit un scélérat. Il est faux que j'aie dit à personne que Marat et Robespierre se réunifia soient chez moi. Marat n'y est jamais venu, il n'y friendra jamais; Robespierre n'y est jamais venu, t7 y viendra quand il voudra (3). »

(1) Jotimal de* débats et dé la corretpùndance de la Société des Jacobins ^ numéro 396. Voyez anssi le Moniteur du 14 novembre 1792. C*e8t la première fois quMl rend compta d*tme séance des Jacobins, aux débats desquels nous le verrons bientôt ouvrir sei colonnes. Cette fois, du reste, il se contente de reproduire la version du journal dei Jacobins.

(2) L'ami Gorsas s'empressa d'annoncer sur le verso du titre du livre III de son journal, pour le second semestre de 1792, ce pamphlet dont il promit des extraita, qu'il ne donna pas.

(3) Louise Robert à M. Lowet, în-8* de 4 pages, de rimprimerie de Baudoin. —En

Mais Robespierre, comme on le verra, n'allait presque jamais nulle part, surtout depuis son séjour au milieu de la famille Duplay, au sein de laquelle il vivait complètement retiré.

Imagination déréglée, tout à fait appropriée aux exigences des bou» doirs, et qui aurait dû s'en tenir aux peintures des scènes d'alc6ve et des amours frivoles, Louvet apportait dans ses écrits politiques les mêmes écarts de cœur et d'esprit que dans ses romans. Ce n*était point par une simple figure de rhétorique qu'il désignait Robespierre aux poignards de ses concitoyens ; il nous l'apprend lui-même dans ses Mémoires. Il se désole de ce qu'on lui ait laissé c l'impunité physique ; » et « cette énorme faute » de ce qu'il appelle le parti républicain lui navre le cœur (1). Il ne peut pardonner à ses amis de n'avoir pas assez énergiquement combattu le fatal ordre du jour. Le ministre de l'intérieur, Roland, sentit bien aussi le tort que cet ordre du jour allait causer à la coterie, et, pour parer le coup, il distribua à profusion, toujours aux frais du trésor, bien entendu, ce fameux libelle : A Maximilien Robespierre et à ses royalistes^ que l'auteur fit imprimer, n'ayant pu le réciter devant la Convention. C'est encore Louvet qui nous apprend, — aveu précieux pour l'histoire ! — que le vertueux Roland en envoya un grand nombre d'exemplaires dans les départements (2). Ainsi voilà entre quelles mains se trouvaient, à la fin de cette année 1792» les destinées de la République. La calomnie était au pouvoir. ÉtaitH» donc là ce règne de la liberté et de l'égalité pour l'avènement duquel de si généreux esprits combattaient avec tant de vaillance depuis plus de trois ans!

Tan III, Louvet, rentré dans la Convention, réédita son pampUet contre Bobes* pierre. Il le vendait lui-même au Palais-Royal, où il avait pris une boutique de libraire. Mais, Robert ayant donné la main aux Thermidoriens, il importait de le méiiager, et Louvet effaça prudemment de la nouvelle édition oo qui coboemait le député Robert et sa femme. Voyez p. 40 de Tédition de Tan III (tih-8* de 56 pages). Comparez avec Pédition primitive citée presque entièrement dans VHûtoin parlementaire (t. xxi, p. 116 à 138). Celi^ seul peint Louvet.

(1) Mémoires de Lowet, p. 54. (Ed. Barrière et Berville.)

(2^ Mémoires de Louvet , p. 58. « Je pris le parti d'écrire et d^imprimer ma réponse ainsi intitulée : À Maximilien Robespierre et à ses royalistes... Le ministre de rintérieur Roland, qui sentoit l'irréparable faute de cet ordre du jour, voulut autant que possible Tamender, en faisant connoitre à la nation tous les crimes des dictateurs de Sqrtembre. Il fît passer un grand nombre d'exemplaires de ma brocburo dans les départomens, etc. >

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