‹ Histoire de Robespierre (volume 2)Chapitre 225 sur 314 · LIVRE IX. — LES GENTILLHSSES DE CONDORGBT · texte numérisé non relu

LIVRE IX. — LES GENTILLHSSES DE CONDORGBT

Les fortes têtes du parti commençaient à comprendre qu'on avait fait bosse route en voulant abattre Robespierre de haute lutte. 11 fallait àUer doucement et sûrement, par les chemins ténébreux, travailler à la ÊiçcM) du termite, de manière qu'un jour le colosse s'écroulât miné par des milliers d'insectes invisibles et insaisissables. Il fallait, de plus, circonvenir plus que jamais les députés tièdes, douteux, incertains, entreprendre même ceux que Robespierre s'était accoutumé à regarder comme des amis ; cela était facile, il était si peu armé contre l'intrigue, vivant en quelque sorte dans un isolement volontaire; il fallait, en un mot, s'efforcer de faire le vide autour de lui. Eh bien ! cette œuvre tortueuse, elle va être poursuivie avec une persistance et un machiavélisme étonnants.

Mais ce n'était pas tout. Accuser Robespierre d'aspirer à la dictature, , c'était lui supposer de puissantes qualités, le grandir encore pour ainsi dire aux yeux de ses concitoyens. On résolut donc de changer de batteries. Il y a en France une arme qui tue assez promptement, celle du ridicule; on s*en saisit bien vile, et, chose triste à dire! ce fut un grand esprit, un écrivain qui honore notre pays, l'auteur des Progris de Vesprit humain^ ce fut Gondorcet qui consentît à tenir la batte d'Arlequin. Condorcetf l'ami et le biographe de Voltaire, persiflant outrageusement le plus pur et le plus intègre disciple de Rousseau, quelle chose navrante ! Hélas! cela nous remet en mémoire que le philosophe dé Genève fut aussi le point de mire des épigrammes sanglantes du patriarche de Femey ; et l'on peut dire avec quelque vérité que Ro* bespierre est à Gondorcet ce que Rousseau était à Voltaire.

Gondorcet avait, un moment, paru vouloir échapper à cette coterie de la Gironde ; mais, obsédé sans doute, il y était rentré, et le voici enrôlé dans les troupes légères du parti. La Chronique de Paris ayant un jour imprimé, on s'en souvient peut^tre, sous le nom de Robesperre alors à Arras, une lettre injurieuse pour le clergé en général, sans distinction, Gondorcet, grand ennemi des prêtres et soupçonné par Maximilien d'être l'auteur de la supercherie, avait reçu de lui un démenti formel. On avait voulu simplement se servir de l'autorité de >on nom. Mais le philosophe voltairien n'avait jamais pardonné au dis-

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ciple de Rousseau, et du jour au lendemain il était devenu son mortel ennemi.

Dans la Chronique de Paris du vendredi 9 novembre 1792,Coadorcet, après avoir expliqué en quelques lignes comment l'erreur de Loovet, qu'il appelle un homme de beaucoup d'esprit et de talent, mais de beaucoup plus d'imagination encore, « était prouvée avant que Robespierre eût parlé, » écrivait « avec cette acrimonie réfléchie qui éloit un de ses talens, » le morceau qu'on va lire : « On se demande pourquoi tant de femmes à la suite de Robespierre, chearlui, ï la uibune des Jacobins, aux Gordeliers, à k Convention? C'est (|ue la RévofeitîcMi françoise est une reKgi<m, et que Robespierre y fait secte; c'esl qb prêtre qui a des dévotes, mais >1 est évideoit que toute sa putssaKX est en quenouille. Robespierre prêche ; Robespiet re censure ; il est ftnieaz, grave, mélancolique, exalté à froid, suivi dans ses pensées et conduite; il tonne contre les riches et contre tes grand»; il vit de et ne connoft pas les besoins physiques. H n'a «px^nne seule onsmo, c^est de parier, et it parle presque toujours; il crée des diaciple»; il a des gardes pour sa personne , il harangue les Jacobins qnand il peut s'y faire des sectateurs ; il se tait quand il poorroit exposer sob crédit; il refuse les places où il powroit servir le peuple, et choisit les postes où il croit pouvoir le gouverner; il parott qt»iid il peut f&re sensation, et il di^Kirott quand la scène est remplie par d'autres, li a tons les caractères, non pas d^on chef de religioQ, mais d'un chef de secte; il s'est fait une réputatien d'auslévité qin vise à la sainteté; i m»nte snr les bancs; il parle de Dreo et de tai Prevideiice; il se dH l'ami des pauvres et des foîbles; il se fait suivre pav les femans et les foibles d'esprit; il reçoit gravement .leers adora^ons et kvs hmh Biages; il disparotl avant le danger, et l'on ne voit que kii quand k danger est passé : Robespierre estBnprètreetneseni jamais qoe cela. Le reproche de ta dictatore étoit done une gaocherie, et la ppcqmitiaa de Tostracisme une absurdité: c'étoit lever la massoe dHercote écraser une pnce qui disparcAra dans l'byver. » Quatre os âo^ faensonges assaisonnés des phis fedes pl^santems, vioîlà le noreean servi aux Girondins pour tes consoler de leur défaite. Sans doole sa T a mis toute l'aigrefir possible ; et neas avions bias faisan dédire» et nous servant d*une phrase jtistemeDt appliqaée h Condorcet par uft iliastre- écrivain de nos jours, qu'il l'avait éerit « avec cette acrimoair réfléchie qui étoit un de ses talests (1) ; » mais cette page si vide, ot l'on tâche de répandre à pleines mains le ridicule sar le grand boaunc

(1) Saniti9*BenT«. Snr La Harp«, Cowtries <f« ImmIi, t. Y, pg Si^ Fktîêy Gsnier, 19BÊ.

[livre IX. — vÉnm 9E hkttb dahs la mêlés sas

IffÉitt âe ta RéTekrtfiNi, pitMye eombkn rnne» et puériks étasenl les jKcoBatîoiis des Girondins contre Robespiefre.

Il ne lisitiC pas denurader si les feuilles accrédHées do parti s'empresbferent dé reproduire l'cravre de Condorcet. Faire un crime à Robe»psrrs d'avoir invoqué le nom de la Providence, le présenter comrae bi prêtre svdvi de dévotes, parce que sa parole exerçait sur les femmes me légitime înOoeHce; Taccuser mensongèremcrït de s'être dérobé èms les jours de danger, toi qui, au vu et au su de font le m«nde, et ixmia» nous Tavons irréfragablement démontré, s'était toujours tenu «rfe brèche à l'heure des crises décisives, telles étaient fes étemelles fBdites de ses adversaires. « Ce tableau de mai» de mattre, » s'écrta, transporté d*admiration, le rédacteui ordinaire du Patrice français, f m sans doute à son adresse, à la postérité (1)... » (Test bien pour «ta que nous l'avons exhumé des colonnes de la Chronique; oui, il ira à la postérité, mais comme un monument des passions haineuses, de !a fluavaise foi, et de l'intolérance de la Gironde.

XXÏ

Ce n'était là qu'une pantalorrnade, une farce à laquelle Robespierre T^pondait par le plus absolu dédain ; mais un coup autrement sensible ^t l'atteindre vers cette époque. Pétion, auquel il portait on si vieil et 8» sincère attachement, et dont il se plaisait à ne pas suspecter les sen- ^ônents à son égard, bien quTl le sût très-intimement lié avec ses adversaires, Pétion le frappar trattrcusement âe la façon la plus inatten- ^e. Et pourtant, en maintes circonstances, Robespierre lui avait prêté ^'îppiïi de sa parole et de son influence : constamment il l'avait défendu contre toute attaque. En quels termes chaleureux il avaît parlé de hii, ^ floveoibre 1791, h la veille de sa nomination conuBe marre î Se le 'appelte-t-on? € Je pense avec une douce satisfaction, » écrivait-a ^» « qtie mon cher Pétion a peut-être été nommé maire dé Paris au ■""oront où j'écris, réprouyerai plus vivement que personne la joie ^ doit donner à tout citoryen ce triom[^ du patriotisme et dé la P'^Mté franche sur l'intrigue et sur h tyramiie (2). » N'est-ce point li fecri d\m cœur bien sincère et bien déînoué!

(1) Voyesle PatrioU /Vonçot»; numéro 1192.

^) Uttreà Mimnoe Duplay, déjà citée. Vide suprà.

Mais lui, Pétion, avait-il jamais élevé publiquement la voix en faveur de son ami? Un jour, aux Jacobins, il était venu comme pour servv d'intermédiaire dans la querelle née au sujet de la question de la guerre, et envenimée inutilement par les calomnies de Brissot et de Guadet; il n^avait pas trouvé un mot de blâme pour ceux qui avaient fait dégénérer en une misérable dispute personnelle une question que Robespierre s'était efforcé de maintenir dans la région des principes et à la hauteur d'une doctrine. Aujourd'hui encore, dans ce grand conflit provoqué par les Girondins, on s'étonnait de ne pas entendre une parole d'apaisement sortir de sa bouche, et ce silence paraissait déjà une trahison de l'amitié, c Je ne -crois pas qu'on doive se reposer sur Pétion, » avait dit avec raison Augustin Robespierre, « puisqu'il attend d'être invité, il ne mérite pas de l'être (1). » £t avec non moins de raison, Merlin (de Thionville) avait repoussé comme suspecte toute intervention de sa part.

Secrètement allié à la Gironde depuis qu'il avait goûté du pouvoir avec elle, Pétion se donna tout entier à elle en ce mois de novembre 1792, sans qu'une fibre du cœur l'avertît qu'en Robespierre c'était un véritable frère qu'il trahissait. Pour nous qui, par des révélations récentes, connaissons mieux l'ancien maire de Paris que ne le connaissaient ses contemporains, cette désertion honteuse ne nous étonne pas. Pétion nous apparaît comme le type du faux bonhomme de la Révolution. S'il faut en croire Chabot, sa femme, excessivement jalouse de la supériorité du crédit de Robespierre, n'aurait pas peu contribué à l'entraîner (2). Si quoi ! le modeste salon du menuisier Duplay rivalisait avec les vastes et brillantes salles de l'hôtel du ministre de l'intérieur, où elle et madame Roland étaient accoutumées à recevoir les hommages de la foule des fonctionnaires, toujours empressés, sous la République comme sous h royauté! Aussi, comme elle avait applaudi au libelle de Louvet! Mais Pétion, ce semble, n'avait pas besoin des excitations de sa femme. Un seul trait peindra l'homme et montrera combien peu il était sérieux. A la nouvelle de l'arrestation du roi à Varennes, il avait été chargé avec La Tour-Maubourg et Barnave, on le sait, d'aller au-devant de la famille royale et de la ramener à Paris. Assis sur le devant de la grande berline, entre madame Elisabeth et la princesse royale, Pétion s'imagina avoir allumé des désirs subits dans le cœurUe la sœur du roi; et, oe qui est plus grave, il n'a pas craint d'écrire dans une relation publiée aujourd'hui, que, cédant à un besoin de la nature, elle avait tendrement

(!) Journal d,^» dêbaU et delà correspondance des Jacobins, uumâio 293. (2}/6td., Qaméro297.

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