LIVRE IX. — COLÈRE DE JËRONB
de ceux qui sont le plus à portée d'en juger» je sois aussi facile, aussi bonhomme dans la vie privée que vous me trouvez ombrageux dans les affaires publiques ; quoique vous en ayez longtemps fait Texpérience, et que mon amitié pour vous ait survécu longtemps aux procédés qui offensoient le plus mes principes, je conviens, à ma honte, que j*ai la foiblesse de croire encore à des intrigues funestes que vous devinerez peut-être vous-même, quand la France entière en sera victime. » Après s'être assez longuement expliqué ensuite sur Brissot, sur sa marche tortueuse^ et ses mensonges, sur les menées de ce parti de la Gironde qui changeait en jours de discordes, de désordres et de tyrannie les premiers jours de la République, et auquel lui Pétion, qu'on venait mettre ainsi en avant, comme un enfant perdu dans les occasions désespérées, sacrifiait si légèrement sa gloire, Robespierre terminait cette lettre par des considérations pleines de grandeur et dignes d'être rappelées : c Ceux que la nature a faits grands peuvent seuls aimer l'égalité! Il faut aux autres des échasses ou des chars de triomphe; dès qu'ils en descendent, ils croient entrer dans le tombeau. Tel homme paroissoit républicain avant la République qui cesse de l'être lorsqu'elle est établie* Il vouloit abaisser ce qui étoit au-dessus de lui; mais il ne veut pas descendre du point où il étoit lui-même élevé. Il aime les révolutions seulement dont !1 est le héros; il ne voit que désordre et anarchie où il ne gouverne pas... Pour nous, mon cher Pétion, dépouillons-nous de ces honteuses foiblesses; ne ressemblons point à ce tyran qui voulut réduire la taille des hommes à une mesure déterminée; n'exigeons pas que la fortune fasse toujours les frais de notre mérite ; contentonsnous de la destinée que la nature nous a réservée, et permettons que celle de l'humanité s'accomplisse (1). »
Pétion, qui si témérairement s'était jeté dans la mêlée, et qui avec tant d'amertume était venu appuyer de sa signature une partie des calomnies inventées contre celui dont il avait si longtemps serré la main, se montra extrêmement blessé de la réponse de Robespierre. Il écrivit
(1) La Répon»e de Majcimilien Robespierre à Jérôme Pétion remplit tout le numéro 7 4e8 Lettres de AT. Robespierre à ses commettons ^ p. 287 à 336. Elle a été reproduite dai.s les Œuvres de Robespierre, publiées par Laponueravo, t. II, p. 289 à 323, '
53e HISTOIRE DE ROBESPIERRE
même un aecood discours pour se plaindre d'avoir été perêifié, et reprocher, à un adversaire qu'il avait si gratuiteoient provoqué, d'avoir employé à son égard Tarme de Tironie. Singulier homme en vérité que cefétion! Après avoir essayé de transpercer Robespierre des traits de
^ la plus noire diffamation, il jette les hauts cris parce que dans la riposte il a reçu quelques égratignures, et c les directeurs de sa conscience politique »» avec cette insigne mauvaise foi qu'ils apportaient dans la polémique, et dont nous les avons oon vaincus devant l'histoire, ne manquèrent pas de reprocher à Robespierre de déchirer aujourd'hui celui que jadis il appelait son ami, comme si cette lutte dont il souffrit cruellement, c'était lui qui l'avait cherchée (1).
Peut-être Robespierre eût-il mieux fait cette fois de garder le silence, de s'en tenir à sa première réponse si nette, si catégorique, si concluante. Mais le moyen de rester calme et indifférent devant certaines attaques? Où donc sont-ils, je le demande encore, ces hommes dont lafréle argile a été pétrie d'un miel onctueux? Qu'on me les montre ces gens débonnaires qui, ayant reçu un soufflet sur une joue, tendent l'autre pour en recevoir un second. Combien de haines, d'affronts ^chaque jour répétés, d'outrages sanglants il fallut pour remplir de haine le cœur de Maximilien ! Ceux-là seuls le sauront qui liront attentivement cette histoire où pour la première fois se' trouve complètement 'dévoilé, dans son effrayante nudité, le tableau monstrueux des longues iniquités dont il a été victime. Et où trouver plus de passion, plus de partialité, plus de haine aussi que chez la plupart des écrivains qui, animés de l'esprit de la Gironde, se sont faits les détracteurs de Robespierre ! En le dépeignant, d une plume trempée dans le fiel, ils ont, à dessein ou par ignorance, dissimulé toutes ces calomnies sans nom et tant d'odieuses manœuvres, grâce auxquelles on était parvenu à saturer d'amertume une àme qui n'eût pas demandé mieux que de rester toujours sereine et bienveillante. Oh! de quelle lumière l'histoire a encore besoin d'être éclairée !
En répondant de nouveau à Pétion, Robespierre le prit sur un ton
, plus ironique encore. L'ancien maire de Paris s'était conduit avec trop de légèreté pour être pris au sérieux, et c'était assez du fouet de la satire pour le châtier, a Mon cher Pétion, les amis de la patrie trouvent
(I) Kien ne prouve mienx k quelle race de tartufes appartenaient la plupart de ces gens-là. I^ journal de Brissot, en donnant un extrait du second discours de Pétion, le faisait précéder de ces lignes : f Robespierre écrit à ses commettans une suite de libelles qui font un tel bruit que personne ne se doute de leur existence. Pétion a déterré de ce tombeau je ne sais quelle réponse que lui a faite cet homme, qui jadis . l'appeloit son ami, et qui le déchire aujourd'hui. » {Patriott frcmçoist numéro 1227). ^uel amour de la justice et quel respect de la vérité dans ces lignes!