LIVRE IX. DNE NOUVELLE PROVINCIALE
-si pea d'occasions de rire! vous ne serez point assez cruel poar me contester le droîl de saisir oeHe que vous m'offrez, ni pour m'enyier l'avantage de tous prouver que vous possédez au moins le don d'éclaircir les nuages dont vous prétendez que mon front est éternellement cou* vert. » Celte lettre est d'un bout i Tautre un morceau achevé, une véritable Provinciale^ non indigne du génie de Pascal. Fidèle à la devise qu'il avait choisie pour épigraphe : Ridendo dicere terum quid vetat? Robespierre n'oublia pas de dire, en passant, quelques rudes vérités à Pétion et de retracer pour son enseignement l'histoire des derniers événements de la Révolution, leçon d'autant plus sanglante qu'elle était donnée sous les formes d'une raillerie impitoyable. Rappelant cette scène de haute comédie où, pendant l'insurrection du mois d'août, le maire de Paris avait été consigné et gardé à vue chez lui sur sa propre demande, comme pour mettre, en cas de besoin, sa responsabilité à couvert, il le comparait à Ulysse se faisant attacher au mât de son vaisseau de peur d'être tenté d'aller heurter contre les écueils des sirènes. Il répondait ensuite au reproche d'avoir riposté avec peu de ména« gement et priait son ancien ami de comparer les vérités qu'il lui avait dites avec les calomnies gratuites dont lui-même avait été abreuvé. Et quel moment avez-vous choisi, pour me lancer cette flèche du Parthe, ajoutait Robespierre? Le moment même où, en butte aux persécutions d'une foule d'ennemis puissants et innombrables, je venais de confondre à la tribune la rage de mes accusateurs et où la Convention leur avait fermé la bouche par un décret. Et c'est vous qui réveillez des inculpations flétries par le mépris de tous les gens de bien, et qui vous plaisez à rallumer la discorde, la haine et la vengeance, au lieu de chercher à les étouffer !
Quelle était donc la cause de tant d'acharnement contre un ancien frère d'armes? Maximilien ne pouvait l'attribuer qu'au ressentiment qu'avait éprouve Pétion de n'avoir pas été nommé le premier par l'assemblée électorale de Paris. Le jour de cet échec il avait promis, en effet, de dîner avec Robespierre chez un homme très-connu dans la République, peut-être Danton, pour s'entendre sur un objet intéressant essentiellement la concorde publique. Mais on l'avait vainement attendu; de dépit et de douleur, il s'était abstenu. Durant l'élection du premier député, chacun avait pu remarquer avec étonnement, paralt-il, les couleurs de son teint se flétrir à mesure que la balance penchait d'un autre côté (1).
Parfois, dans celte vive riposte, l'indignation éclatait au milieu des
(l) Lettres de M, Ifubrspierre à êe* commettcm», numéro 10, p, 460*
phrases ironiques. Ainsi» à Pétion qui, se traînant dans l*ornière des calomnies de Louvet, Taccusait à son tour d'avoir voulu compromettre la sûreté de quelques députés en les dénonçant au sein du conseil général de la commune , Robespierre répondait : « Vous ne devrez plus désormais ma modération qu'à mon mépris. Je vous abandonne à celui de tous les citoyens qui m'ont vu, entendu à la commune» et qui vous démentent. Je vous abandonne à celui de tous les hommes judicieux qui, dans vos expressions, aussi vagues qu'artificieuses, aperçoivent à la fois la haine, le mensonge, l'invraisemblance^ la contradiction, rinjure faite en même temps au public, aux magistrats patriotes, autant qu'à moi-même. Pétion, oui, vous êtes maintenant digne de vos maîtres; vous êtes digne de coopérer avec eux à ce vaste plan de calomnie et de persécution , dirigé contre le patriotisme et contre l'égalité. » Mais bientôt la satire reprenait ses droits. Pétion, dans son deuxième discours, ayant fait assez naïvement allusion à la possibilité où il aurait été d'accepter le pouvoir suprême, fournit à Robespierre l'occasion de terminer sa lettre par un chef-d'œuvre tfironie. « Bon Dieu ! nous aurions donc eu un roi nommé Jérôme !•'! Quelle félicité l » Alors , dans une humble requête , il le suppliait d'ordonner à son ministre de l'intérieur, fût-il le vertueux Roland lui-même, de supprimer le bureau de calomnie entretenu à si grands frais, et qui seul suffirait à ruiner l'État. Peut-être, ajoutait-il, le duc de La Vrillière m'eût-il jadis envoyé une lettre de cachet; € mais il n'auroit jamais dépensé des millions pour me déshonorer : il n'auroit pas payé quarante journaux et plus de cent commis pour faire circuler la calomnie dans tous les départemens, dans toutes les municipalités, dans toutes les sociétés populaires, pour persuader à tous mes concitoyens et à tous les hommes dont j'ai défendu la cause que j'étois un monstre digne de l'exécration générale ; » ce qui aux yeux de Robespierre équivalait à un assassinat lâche et cruel ; et il se croyait en droit de s'écrier avec Cicéron :« 0 miseram conditionem eorum qui de Republicâ henè merenturt » Il faudrait tout citer; mais cette lettre est infiniment longuei et nous ne pouvons qu*y renvoyer le lecteur (1). Pétion, qui si maladroitement était venu se jeter dans les jambes de Robespierre, fut écrasé du coup. De ce jour s'évanouit la popularité qu'il avait un moment partagée avec Maximiiien; il cessa d'être pris au sérieux. On continua seulement de l'appeler le roi Jérôme Pétion. Juste châtiment d'une conduite déloyale et inconsidérée!
(1) Cette seconde lettre à Jérôme Pétion remplit tout le numéro 10 des Lettre» de Maximiiien Bobespierre à ses commettanjt^ p. 433 h 484. On la trouve aussi dons l(îs Œuvres publiée? paç Lanonneraye, t. III, p. 5B ot siiiv.