‹ Histoire de Robespierre (volume 2)Chapitre 236 sur 314 · LIVRE IX. DES FONDS AFFECTES AU CDLTE · texte numérisé non relu

LIVRE IX. DES FONDS AFFECTES AU CDLTE

était, selon lui, la lenteur apportée au procès du roi. Maintenir les prêtres, assurer les subsistances, juger le roi dans le plus bref délai: tels étaient les moyens les plus propres, à son avis, pour ramener la tranquillité dans le pays (1).

A peu près identique était l'opinion de Robespierre, qui prit également la parole. Il commença par combattre une proposition de Buzot tendante à l'envoi de nouveaux commissaires à Chartres, car il craignait que les représentants du peuple ne fussent exposés à des outrages et h des menaces qu'ilseussentété impuissants à réprimer ^D'ailleurs,en punissant les auteurs de la sédition, la Convention nationale devait en même temps prouver qu*elle était guidée par le seul amour de la liberté et du peuple. Le plus sûr moyen, suivant lui, de confondre à la fois les ennemis de la République, les partisans de l'aristocratie et du royalisme, c'était de ne pas différer plus longtemps le jugement de Louis XVI. Que demain, disait-il, le chef de tous les conspirateurs soit condamné à la peine de ses forfaits, et toutes les espérances des amis de la royauté s'évanouiraient. Puis, on concilierait aisément les droits de la propriété avec la vie des hommes, en statuant sur l'importante question des subsistances, et bientôt on poserait les bases d'une constitution libre , devant laquelle on verrait s'incliner à la fin les ennemis mêmes de la liberté. Seulement, ajoutait-il, aux applaudissements d'un certain nombre de ses collègues «c étouffons les petites passions, car c'est ici que nous donnons le signal de la révolte (2). » Hélas! cela n'était que trop vrai!

Robespierre n'avait pas dit un mot du salaire des prêtres; mais quelques jours après, dans son journal, il développa les idées exposées à ce sujet par Danton, en mettant naturellement dans une discussion écrite beaucoup plus de calme et de modération que l'impétueux tribun n'en avait apporté à la tribune. Ce n'est pas encore ici le lieu de traiter la question du sentiment religieux chez Robespierre ; ne perdons pas cependant cette nouvelle occasion de répéter, en passant, que tous ceux qui, sur la foi des plaisanteries de la Gironde, le présentent comme un prêtre, comme le défenseur officieux des prêtres, témoignent d'une ignorance profonde de son caractère. Être juste envers les ecclé-

(1) M<mit«ur du 2 décembre 1793 et Journal des débaU et des décrets de la Cou' «mlïon, numéro 72, p. 486 et 488.

(2) Voyez le Journal des débats et des décrets de la Convention, plus complet ici que le Jfoni'/tftir, numéro 72, p. 491. — Admirez maintenant la bonne foi du journal de BrisftOt : « Tous parloient, mais surtout Danton et Robespierre, de la nécessité de rsmener la concorde, la fraternité dans TAssemblée. Et ils ne cessent, aux Jacobins, de couvrir la Convention d'opprobre, et d'invoquer les poignards contre leurs adversaires. > Patriote françois, numéro 1208 (du 1" décembre). Et depuis trois mois Robespierre avait à peine ouvert la bouche aux Jacobins.

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ftiasliques, leur oioiitter l'^Minple de la toléraiice, ce n'est poîat endos^ ser la robe cléricale. Interdire au clergé toute ioterveutiou dans leschoses de la vie civile, telle devait être* à sod avis, la r^le idtsotaie dir législateur, «c Lés prêtres, » avait-il dit à la trUiuoe 4e VàMeaMé^ constituante, « sont dans Tordre moral des magistrats (1). » BluÛ8lre& de la religion catholique, protestante, }uive ou mahométane» étaient â ses yeux des fonctionnaires, mais « dans Tordre moral; « et il n'avait pas peu contribué à faire déclarer les fonctions de juré incompatibles avec le sacerdoce.

Au reste, en combattant comme mauvaise en révolution et dangereuse en politique la mesure proposée par Camboa au nom du comité des finances, il croyait devoir publier bien hautement une profession de foi qui, en d'autres temps ou en d'autres lieux, disait-il, n'aurait pas été impunie, et où éclate manifestement en quelques lignes toute sa pensée religieuse, a Mon Dieu, c'est celui qui créa tous les hommes pour Tégalité et pour le bonheur, c'est ceUii qui protège les oj^Mimés et qui extermine les tyrans; mon culte, c'est celui de la justice et de Thumanité 1 Je n*aime pas plus qu'un autre le pouvoir des prêtres, c'est une chaîne de plus donnée à Thumanité. Mais c'est une chaîne invisible attachée aux esprits, et la raison seule peut la rompre. Le législateur peut aider la raison, mais il ne peut la suppléer. Il ne doit jamais rester en arrière; il doit encore moins la devancer trop vite. Pour moi, sous le rapport des préjugés religieux, notre situation me parott trèsheureuse et Topinion publique très-avancée. L'empire de la superstition est presque détruit; déjà c'est moins le prêtre qui est un objet de vénération que Tidée de la religion^ et l'objet même du culte. Déjà le flambeau de la philosophie, pénétrant jusqu'aux conditions les plus éloignées d'elle, a chassé tous les redoutables ou ridicules fanidmes que l'ambition des prêtres et la politique des rois nous avoit ordonné d'adorer au nom du Ciel, et il ne reste plus guère dans les esprits que ces dogmes imposans qui prêtent un appui aux idées morales, et la doctrine sublime et touchante de la vertu et de Tégalité que le fils de

(1) Au moment où nous corrigeons les épreuves de ce volume, il nous tombe sous les yeux un article du journal le Temps fnunu'TO du 2 fôvrier 1865), dans lequel, par un simple changament de mot, on fait dire k Robespierre justement le oonfenôre de ce quUl a toujours pensé. % Quand Robespierre, » écrit M. CSiiiloBifll-IiAeoiir, « 4nMl . « les pri^tres sont dans V ordre tocial des magistrats, > la xellgion d'État était iraplitntemeut proclamée. » Voyez riuiportance d'un mot. Robespierre n'a jamais dit dans Vordrt social, il a dit : dans l'ordmb mobal. Ce qui est tout l'opposé. Si reacÎRMtAc écrivain qui a commis cette erreur eût été mieux renseigné, il n'aossât p«iut tiré ée cette phrase des conséquences absolument eontnûres à son esprit. Sans dont» personne u^est infaillible, mois on comprend combien rerreor devient gmve quand elle sert, eu quelque sorte, de texte d'aoouaation oontn un bomme.

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Marie enseigna jadis à ses concitoyens. Bientôt sans doute rëvan^ilode la raison et de la liberté sera l*évangite du monde. »

Mais faliait'îl bnisqaemeirt, sons prétexte d'économie» supprimer lesfonds affectés au cuhc ? C'est une question brûlante de nos jours, et à peu près résolue dans le camp de la démocratie; seulement transportons-nous % soixante-dix ans en arrière, et demandons-nous si les. arguments présentés par Robespierre, arguments que je vais exposer brièvement, n'avaient pas alors une force invincible. Pour une grandepartie de la population, la religion était une nécessité; beaucoup d'éprouvés et de malheureux y trouvaient des consolations puissantes à leurs douleurs «ft à leurs misères : or, supprimer les fonds affectés au culte, c'était supprimer le culte lui-même; car à qui s'adresseraient ceux qui, n'ayant pas de fortune, ne pourraient payer les ministres de leur religion? La religion serait donc entre les mains des riches ua monopole et un privilège? C'est pourquoi, sans aucunement respecter les préjugés même les plus respectables, Robespierre conseillait à la Convention d'ajourner une pareille mesure au moment où les lois, lesmœurs nouvelles et les lumières suffiraient à la garantie de la morale publique. El puis, lorsque l'Assemblée constituante avait revendiqué les biens de l'Église au nom de la nation, n'y avait-il pas eu entre ell& et le dergéun contrat que la Convention était tenue d*exécuter?

Abordant ensuite le côté politique de la question, il se demandait s'il étart bien prudent de venir, à l'heure la plus difficile de la crise révolutionnaire, jeter encore des ferments de troubles et de discordes, mettre de nouvelles armes entre les mains de la malveillance et du fanatisme? Voulait-on créer une autre génération de prêtres réfractaires quand une partie du bas clergé semblait s'être ralliée loyalement à ?a Révolution? Enfin ne devait- on pas craindre le retour des abus que la première Assemblée avait cru couper dans sa racine? Et quand je considère aujourd'hui les progrès effrayanU^ des corporations religieuses dans notre pays, je me demande si Robespierre n'avait pas maie fois raison lorsqu'il disait : c Vous verrez naître mille associations religieuses qui ne seront que des conciliabules mystiques ou séditieux, que des ligues particulières contre Tesprii public ou OQBtre rintéréi général ; vous re&auscfiec, «mis ées lonnes plus dangoremes, les confréries et toutes les corporations contraires aux principes de Tordre public, mais pernicieuses surtout daas les diiconstaaoes actueUes oè l'esprit religieux secooibinora avec l'esprit de patti et avec le iMc contre-révohitionnaire. Vous verrez les citoyens les pluts^ riches saisir cette occasion de réunir lét;itimement les p»rtii?aws «do royalisme sous l'étendard du culte dont ils feront les frais. Vous allez

rouvrir ces églises particulières que la sagesse des magistrats avoit fermées, toutes ces écoles d'incivisme et de fanatisme où Taristocratie rassembloit ses prosélytes sous l'égide de la religion. Vous réveillez la pieuse prodigalité des fanatiques envers les prêtres dépouillés et réduits à l'indigence ; vous établissez entre les uns et les autres un corn- . merce de soins spirituels et de services temporels, également funeste aux bonnes mœurs, au bien des familles et à celui de l'État... » Nous verrons plus tard, quand les exagérés, qu'il combattra de toute son énergie, seront parvenus à persécuter les prêtres à cause de leur seule qualité de prêtres, k fermer les églises, à épouvanter toutes les consciences timorées, nous verrons, dis-je, se vérifier ces menaçantes prophéties de Robespierre (1).

Autre, disait-il, devait être le système des économies. Il ne devait point porter sur un point isolé, mais frapper à la fois tous les abus- Rendre impossibles les déprédations du gouvernement, ne point confier à un seul l'administration arbitraire des immenses domaines de la nation , prévenir les faux publics, proscrire l'agiotage effréné qui ruinait le pays tout entier pour enrichir quelques hommes, et surtout, surtout ! fixer de sages bornes aux entreprises militaires, gouffres dévorants où menaçait de s'engloutir la fortune publique : telles étaient les véritables mesures à prendre. « Si vous êtes convaincus qu'après avoir affranchi les peuples voisins chez qui vous avez porté les armes, vous devez défendre leur liberté commeune partie de la vôtre, et, ramenant ensuite votre attention sur vous-mêmes, appliquer toute votre énergie à vos affaires domestiques pour fixer au milieu de nous la liberté, la paix, l'abondance et les lois, si tous les ministres et tous les généraux conforment leur conduite à ces principes, vous serez également économes et du sang, et des larmes, et de l'or de la nation (2). » Voilà pourtant ce qu'un historien de nos jours appelle <r rentrer dans l'inintelligente politique que tant de fois Robespierre exposa aux Jacobins (3). » Ce que cette appréciation a non-seulement d'injuste, mais de ridicule, tous les lecteurs de bon sens le comprendront. Ah ! plût à Dieu que

(1) TeUe est Taveugle partialité de M. Michelet, que DaDtou, qui présenta avec beaucoup plus de vivacité la même opinion que Robespierre, n'aurait, selon l'illustre historien, réclamé contre la suppression des fonds affectés au culte que parce qu'il craignait qu'elle ne devtnt le prétexte d'une éruption ; mais « pour Robespierre, cette affaire devenait un texte excellent... » (T. V, p. 120.)

(2) Observations sur le projet annoncé au nom du comité des finances, de supprimer les fonds afifectés au culte, adressées à la Convention nationale. Ltttres ii Maximilien Uo^fcspierre à ses commetlans, numéro 8, p. 337 à 352. Cet article a été reproduit dans l'Hwtotrc parlementaire ^ t. XX, p. .449, et dans les Œuvres recueillies par Laponneraye, t. II, p. 324.

(3) M. Michelet. Histoire de la Révolution^ t. V. p. 122.

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