‹ Histoire de Robespierre (volume 2)Chapitre 237 sur 314 · LIVRE IX. — LA QUESTION DES SUBSISTANCES · texte numérisé non relu

LIVRE IX. — LA QUESTION DES SUBSISTANCES

celte « inintçlligente w politique de Robespierre eût été suivie ! Nous n'aurions pas vu tant de désastres fondre sur notre pays, et notre glorieuse ville de Paris n'aurait pas eu la douleur d'être souillée deux fois par la présence de l'étranger !

A côté de la question religieuse se dressait, effrayante, celle des subsistances, sombre question qui si souvent déjà depuis le commencement de la Révolution, avait soulevé les fureurs populaires, et qui à cette heure devait éveiller plus que jamais ïes sollicitudes du légis*lateur; car elle devenait entre les mains des partis une arme terrible, et de sa solution dépendait peut-être l'avenir de la République.

Bien divisées étaient les opinions. Les uns voyaient dans la liberté absolue des denrées de première nécessité le meilleur remède à apporter à la rareté des subsistances. Laissez faire, laissez passer, disaientils, les blés d'eux-mêmes sortiront des greniers et afflueront aux mar chés. De cet avis était le jeune Saint-Just, et il prononça sur cette matière, dans la séance du 29 novembre, un discours très-remarquable et très»remarqué (1). Robespierre, en cette circonstance, professa des idées absolument opposées à celles de son ami. Cela prouve déjà combien ces deux grands citoyens, quoique presque toujours d'accord sur les principales questions politiques et sociales, se tenaient peu dans la dépendance l'un de l'autre. Certains écrivains ont présenté Saim-Just comme n'étant que le reflet des pensées de Robespierre, d'autres ont cru que celui-ci subissait l'influence du premier. Erreur, profonde erreur démentie par tous les faits.

Dans la journée du dimanche 2 décembre, Robespierre proposa à son tour à la Convention les moyens les plus propres, selon lui, à ramener l'abondance. Il venait, disait-il, plaider à la fois la cause des indigents, celle des propriétaires et celle des commerçants eux-mêmes. Lorsque dans un pays, où la nature fournissait avec prodigalité aux besoins des hommes, la disette apparaissait tout à coup, elle ne pouvait, pensait-il, être attribuée qu'à une administration mauvaise ou à des lois défectueuses. Or, la récolte avait été bonne cette année, et cependant le pain était rare et atteignait un prix qui le rendait à peu près

^accessible à l'ouvrier. La disette actuelle était donc une (Risette fac-

(^y Voyez notre Histoire de Saint Just^ p. 125 do la première édition.

"ÔO HISTOIRE DE EOBESPIERRE

tice, et la législation de l'Assemblée constituante sur le commerce des grains ne lui paraissait nullement convenir à l'époque présente. On se rappelle avec quel acharnement il avait combattu cette loi martiale, née des désordres occasionnés parles subsistances^ et dont la tyrannie s'était armée, disait-il, « pour se baigner légalement dans le sang des citoyens affamés. » Répondre par des baïonnettes aux justes inquiétudes -des populations alarmées était, suivant Robespierre, une politique indigne des législateurs de la République» On avait compté pour beaucoup les intérêts des négociants et des propriétaires, pour rien là vie des hommes. Sans doute la liberté du commerce était une chose essentiellement respectable; mais fe théorie èe la liberté iffimitée Aait-elle appiicabie dans des temps de crise? Les denrées le? picrs nécessaires h la Tle humaine pouvaient-^tles être considérées comme des marchandises . ordinaires, et entre le commerce du Wé et de Tindigo n'y avait-il au- ^cime différence? La vie des hommes serait-eïle c^onc sabordonnée aux spéculations d'avides détenteurs de grains, et s'il était ridicule d'interdïte à des négociants d^accaparer des objets dépure vanité et de luxe pour les vendre à leur heure le plus cher possible, n*était-il pas de la «dernière barbarie de les autoriser à entasser des monceaux de blés, quand à côté d'eux leurs semblables mouraient de faini?

La première loi sociale étant de maintenir h l'homme son droit à l'existence, tout ce qui lui était indispensable pour la conserver devait ^tre considéré comme une propriété commune en quelque sorte à la société entiîre, et Texcéiiant seul abandonné à Tindustrie des commer- ^nts. Aussi toute spéculation mercantile faite aux dépens de la vie humaine n'était plus un trafic aux yeux de l'orateur, mais un brigandage et un fratricide. Régler le commerce des grains à l'intérieur étail-il plus un -attentat a la propriété que d'en prohiber l'exportation à l'étranger toutes les fois Cfue Tabondance n'était point assurée au dedans. Et là Robespierre exprimait une grande vérité. Au reste, îoin de prétendre inte^di^e la circulation des grains dans toirte l'étendue de la '.République, il d^Diandait au contraire qu'on prit toutes les précautions .pour qu'elle eût lieu sans entraves, et il se plaignait précisément du défaut de circulation et des obstacles dont on l'environnaît sous prétexte de la rendre illimitée. « La subsistance publique circule-t-elle, » continuait-il, c k>rsque des spéculateurs avides la retiennent entassée dans leurs greniers? Circùle-t-elle lorsqu'elle est accumulée dans les mains d'un petit nombre de millionnaires qui l'enlèvent au commerce pour la rendre plus précieuse et plus rare, qui calculent froidement combien de faifiilies dc^vent périr avant que la denrée ait atteint le prix fixé par leur atroce avarice ? Circule-t-elle lorsqu'elle ne fait que traverser les

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