LIVRE IX. — LA QUESTION DES SUBSISTANCES
-contrées qui Tont produite, aux yeux des citoyens indîgens qui éprouvent le siq)p]ice de Tantale, pour aller s'engloutir dans le gouffre inconnu de quelque entrepreneur de la disette publique? Circule-t-elle lorsqu'à côté des plus abondantes récoltes, le citoyen nécessiteux lan^ guit faute de pouvoir donner une pièce â*or ou un morceau de papier assez précieux pour en obtenir une parcelle?
« La circulation est celle qui met la denrée de première nécessité à la portée de tous les hommes, et qui porte dans les chaumières Tabondance et la vie. Le sang circule-t-il lorsqu'il est engorgé dans le cerveau et dans la poitrine? 11 circule lorsqu'il coule librement dans tout le corps; les subsistances sont le sang du peuple, et toute Kbre circulation n'est pas moins nécessaire à la santé du corps social que celle du sang à la vie du corps humain. Favorisez donc la libre circulation des grains en empêchant tous les engorgemens funestes. Quel est le moyen de remplir cet objet? ôter à la cupidité l'intérêt et la facilité de les opérer. > Il fallait, dans l'intérêt de la société, constater la quantité de grains produite dans chaque contrée, et obliger les propriétaires aies vendre sur le marché, au lieu de les transporter, nuitamment quelquefois, soit à rétranger, soit dans les magasins de Tintérieur. Imposer des bornes à ces vampires, spéculant sur la misère publique grâce à l'impunité absolue dont ils jouissaient, n'était pas un attentat contre la liberté. Laissez-les faire, avait-on trop répété jusqu'ici. Mais était-ce là le moyen de calmer le peuple qui ne se soulevait sans raison ni contre les lois qu'il aimait, ni contre les représentants qu'il s'était choisis? Sans conclure d'une façon absolue, Robespierre se contentait, en terminant, de demander la priorité pour les projets de décret où se trouvaient indiquées de sérieuses précautions contre le monopole, se réservant de proposer des modifications dans le cours de la discussion, s'il y avait Keu. Ces précautions mêmes lui semblaient toutes favorables à la propriété légitime, puisqu'elles étaient de nature à prévenir à l'avance des lottes terribles. Contentez -vous, disait-il aux riches, de jouir des avantages que la fortune vous donne; mais laissez au peuple du pain, du travail et des mœurs. Quant aux représentants du peuple, c'était à eux à empêcher, par de bonnes lois, ces convulsions qu'amenait fatalement « le combat des préjugés contre les principes, de Tégoïsme contre rintérêt général, de l'orgueil et des passions des hommes puissans contre les drohs et les besoins des foibles (1). »
« Présentez des conclusions , rédigez un projet de décret, » lui
(1) Voyez ce discoun dans le Moniteur du 4 décembre 1792, et mieux dans lei littreg de M. Bobespiemt à ses commettans, numéro 9, p. 291 à 409. .On le trouve aussi dans V Histoire parlementaire ^ t. XXII, p. 175.
552 BISTOIEE DE ROBESPIERRE
disait-on; car on avait été frappé de la sagesse de ses observations; mais il déclara de nouveau s'en référer aux projets de décret déjà proposés contre le monopole, et il quitta la tribune au milieu des applaudissements d*une partie de l'Assemblée et des tribunes (1).
Le lendemain, 3 décembre, fut le jour où pouf la première fois devant la Convention , c'est-à-dire devant le pays , Robespierre développa son opinion sur le parti qu'il y avait à prendre à l'égard de Louis XVI. Déjà, dans un long article de son journal, il avait laissé pressentir quelle elle serait. Établissant une grande différence entre Charles 1**', « tyran immolé à un autre tyran, » et l'ex-roi des Français, qui avait à rendre compte des attentats de son gouvernement contre la liberté du peuple, il voyait ici la cause de la société tout entière contre un individu ; il n'y avait donc pas à appliquer les formes judiciaires ordinaires, car la société se trouvait à la fois juge et partie.
£n vain invoquerait-on, en faveur du monarque déchu, la constitution qui avait prononcé son inviolabilité, puisqu'on conspirant contre la liberté et la sûreté du peuple français il avait déchiré de ses propres mains cette constitution : Robespierre allait ici au-devant de l'argument principal des défenseurs de Louis XVI. Du reste, on ne devait se laisser guider ni par le désir de la vengeance, ni par le plaisir d'immoler une victime, disait-il, mais par la raison et l'intérêt public, lesquels pouvaient seuls autoriser la société à infliger une peine à ce roi détrôné, impuissant et abandonné aujourd'hui, comme tout criminel d'ailleurs enfermé dans une maison d'arrêt, hors d'état de nuire et que la loi n'en frappait pas moins. D'après l'inflexible logicien, la sévérité envers les rois était d'autant plus juste que leurs crimes enfantaient tous les autres crimes, avec les passions lâches et la misère générale. Si l'on hésitait à punir un monarque coupable, on était aussi loin que jamais de la liberté, et il n'y avait plus qu'à faire le procès à la mémoire des Timoléon, des Pélopidas et de tous les fondateurs de la liberté.
II était loin de sa pensée, toutefois, d'engager ses concitoyens, transformés < en don Quichottes du genre humain, d à parcourir l'univers en abattant les trônes. « Je pense, au contraire, > disait-il, a que tout
(ï) Moniteur du 5 décembre 1792.