LIVRE VI. — FÊTE AUX JACOBINS
(p'il soit patriote, et les Jacobins deviendront ministériels et royalistes (1).» Ainsi, cela est bien évident, les Girondins, abondant involontairement dans les vues de la cour, s'en tenaient à la guerre restreinte, et ne semblaient animés d'aucun sentiment de défiance à l'égard du ministre de la guerre. Toutefois Robespierre va bien se garder de les omfoQdre avec les Constitutionnels, et nous l'entendrons tout k l'heure établir une distinction très-nette entre ceux-ci, qu'il considérait comme des ifltrigants, et les premiers, dont il combattit l'erreur avec les plus grands ménagements.
Profondefut la sensation produite par le discours de Brissot, car, nous le répétons, la majorité des Jacobins penchait pour la guerre. De toates parts on demanda l'impression de ce discours; en vain Robespierre réclama l'ajournement jusqu'à la fin des débats, elle fut votée d'enthousiasme. Danton monta immédiatement à la tribune pour ne pas laisser la société sous l'impression des paroles de Brissot, car, se rangeant à Pavis de Robespierre, il ne croyait pas le moment opportun poor une déclaration de guerre; il voulait scruter les intentions du poQToir exécutif avant que « l'ange exterminateur de la liberté fit tomber les satellites du despotisme (2). »
Jusqu'ici Robespierre avait esquissé la question en traits rapides, par improvisatioD, répondant tout de suite et sans préparation aux arguneots des partisans de la guerre. Mais au discours profondément étudié et travaillé de Brissot, qui, de son propre aveu, avait médité depuis âxmois, et même depuis la Révolution, la thèse soutenue par lui, il crut devoir une réponse complue, définitive, et le surlendemain, 18 décembre, il vint aux Jacobins, armé d'un de ces puissants discours <iaiseul suffirait à la réputation d'un orateur, et sur lequel il convient de s'arrêter un peu longuement.
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Cesoir-là c'était fête au club. Les patriotes d'Angleterre ayant en- ^yé une députation aux Jacobins, on avait placé dans la salle des séances les drapeaux des deux peuples. Les députés anglais furent ^çus au milieu d'une affluence énorme, avec un indescriptible entliou- ^3sme; une jeune fille, tout émue, leur offrit comme souvenir, au
(1| Voyez le Journal de$ débats de la Société des Amis de la Constitution, numéro 112, «le Patriote français, numéro 862.
(3) Journal des débats de la Société des Amis de la Constitution, numéro 112.
nom des femmes de France, une sorte d'arche d'alliance, renfermant un bonnet de la liberté, la constitution française, quelques épis de blé et trois étendards sur lesquels on lisait dans les deux langues : Vivre libre ou mourir! Hommage touchant qui semblait contenir des promesses de paix, hélas I que l'avenir ne réalisera pas.
On prit ensuite la résolution de placer côte à côte, dans la salle des séances du club, les bustes de J.-J. Rousseau, de Franklin, de Mably, de Price et de Mirabeau. Après cela parut à la barre un artiste, sourdmuet de naissance; il venait faire à la société don des bustes de Robespierre et de Pétion (1), afin que, pour ainsi dire, vivants ou morts, tous les grands lutteurs de la liberté fussent toujours présents par leurs images dans cette enceinte ouverte à tous les hommes libres, et qui retentissait de paroles dont les échos prolongés remplissaient â*effroi le cœur de tous les despotes.
En ce moment on apporta sur le bureau une épée de Damas offerte à la société par un citoyen nommé Virchaux, pour être donnée au premier général français qui terrasserait un ennemi de la Révolution. Le président (c'était Isnard) s'en saisit, et la brandissant avec une exaltation prodigieuse : « La voilà cette épée, » s'écria-t-il, « elle sera toujours victorieuse. Le peuple français poussera un grand cri, et tous ]es aintres peuples répondront à sa voix; la terre se couvrira de combattants, et tous les ennemis de la liberté seront effacés de la liste des hommes (2). » Ce mouvement théâtral, ce langage figuré, après des scènes déjà si émouvantes, étaient certes faits pour transporter une foule d'auditetirs passionnés. Cependant un journal tout dévoué à la Gironde avoue que l'action d'isnard était bien près de prêter au ridicule, n'eussent été le motif qui l'avait dictée et l'énergie des expressions dont il s'était servi (3). Si Robespierre ne la trouva pas ridicule, il la jugea dangereuse, car on allait reprendre les débats sur la guerre, et il savait combien nous autres Français nous sommes susceptibles de nous laisser aller à l'impression du moment. Il supplia donc l'assemblée de supprimer tous les mouvements d'éloquence matérielle qui pouvaient entraîner l'opinion alors qu'elle devait se livrer à la discussion la plus tranquille. La société se calma comme par enchantement, et, sur la proposition de Couthon, elle passa à l'ordre du jour (4). Prenant aussitôt la parole, Rœderer s'engagea à suivre le précepte qu'on venait de donner, et à discuter froidement la question. Partisan de la guerre,
(1) Voyez la Chronique de Pam, numéro 354 de Tannée 1791.
(2) Journal det débats de la Société det Amis de la Congtitutiont numéro 113.
(3) Chronique de Parie, numéro 354, ubi euprd.
(4) Journal dte débats de la Société des Amis de la Constitution j numéro 113.