LIVRE IX. — LE BUSTE DE MIRABEAU BRISE
près des certitudes, il se montra impitoyable pour sa mémoire. Il lui sembla qu*au début d*uae république il était bon de donner aux hommes un grand exemple de moralité.
Se levant donc pour appuyer la motion de Duplay, il peignit Mirabeau comme un intrigant qui » pour mieux tromper le peuple, s'était paré des dehors imposants du patriotisme. Aujourd'hui qu'on avait les preuves complètes de sa corruption, il était urgent, selon lui, de faire disparaître son buste du temple de la liberté. Et à ce propos il engageait ses concitoyens à se préserver de leur trop grande facilité à encenser de coupables idoles, et à ne point prodiguer tant de couronnes aux hommes vivants. Dans sa réprobation contre Mirabeau il enveloppa un écrivain dont le buste aussi ornait la salle des séances des Jacobins, le philosophe Helvétius, l'auteur égoïste du livre de YEsprit^ un des persécuteurs de Jean-Jacques Rousseau, vers lequel, suivant Robespierre, devaient remonter tous les hommages des républicains. Cette sortie violente était une révolte contre l'odieuse doctrine de l'individualisme, et en cela elle avait sa signification éloquente.
Les paroles de Robespierre excitèrent un tel enthousiasme qu'en un instant on arracha et l'on foula aux pieds les couronnes suspendues aux murs de la salle, et que les bustes d'iielvétius et de Mirabeau, descendus de leurs socles au milieu d'applaudissements frénétiques, furent impitoyablement brisés (1). H faut voir dans ce spectacle instructif, non le caprice d'un peuple détruisant ce qu'il a adoré, mais l'acte solennel d'une nation immolant à sa conscience indignée une réputation souillée et à laquelle son estime n'était plus due. Gomme tout servait de texte aux Girondins pour attaquer Robespierre, ils ne man^ quèrent pas de lui reprocher amèrement d'avoir été l'auteur de la motion en vertu de laquelle les honneurs du Panthéon avaient été décernés à Mirabeau (2). Qu'esl-ce que cela eût prouvé, sinon qu'à cette époque il ne croyait pas à la corruption du grand orateur? Mais ce n'était même pas exact : la motion ou plutôt la pétition venait du directoire du département, et Robespierre s'était contenté de l'appuyer de quelques paroles (3). 11 s'empressa donc de réclamer contre cette fausse assertion, dans une lettre adressée au journal les Révolutions de PariSy qui avait commis la même erreur. Et dans cette lettre, où il retraçait fidèlement le rôle joué par lui en cette circonstance, il déclarait avoir, à cette époque, éprouvé pour la première fois un remords
(1) Journal du débats et de la correspondance de la Société des Jacobins^ numéro 314. {2} Voyez le Patriote fraiiçoi*, numéro 1213.] ;3) Voyez le 1. 1«< de cette histoire, p. 400.
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dont il aratlait confidence h m» anû, cetai d'«voir fadesé croire peutêtre qu'il partageait tome restime de rAsaemblée conslâtuaiite et du publie pour fifirabeau (1). A une année de là , le 5 friflimre de l'an II, aprèa un npfort et aur la propoettion de Chéaier, partant an nom da coeaîté d^inatmctkm pid»tiqoe, la GonventiûD natî(male décrétait que le corps de Morabeau sérail reUfté du Pao Aéo» et ^pie celui de M arat y serait transféré k sa place (2).
U y a auîourd*buiy ce semûe, une tendance beaucoup trop anariiaée h excuBer les actes de la nature de ceux auxquels se laissa aller Bèra* beau. Si les cbaugements d'opimon chez les faommes sont légitimes et mécne respeetabies quand ils ne tiennent à aucun calcul d'intérêt, ils tianbeol nécessairement sous le mépris puUic quand l'intérêt y a la moittdre part, et Robespierre fut Torgane de la conscience du pays lorsqu'il se montra si sévère poiff la mémoire de Tillustre orateur. Biais, dit«on, ces cboses-là étaient parfaitement admises à l'époqoe; j'ai même entendu soutenir que la morale était double : il y aurait la grande et la petite ; puis, répétant un mot prêté à Mirabeau luimême, « payé, mais non vendu, » les partisans de la grande et de la peûte morale oous le présentent comme « payé, mais incorrupdble. » J'avoue ne rien comprendre à cette logomachie. Non, la morale n'est point double. Ce qai dans l'ordre moral est vrai et juste aujourd'hui, l'était il y a cent ans, il y a oiiUe ans. La postérité, plus indolgeûle, laû&era subsister le buste de Mifabeau parmi les bustes des grands hommes de la Révolution ; mais elle ne l'absoudra pas de sa vénalité. Si une doctrine ccmtraire pouvait être admise, s*il était possible d'excuser, par que^ues artifices de langage, des capitulations de conscieaoe basées sur un intérêt personnel, j'en serais profondément contristé, car je verrais là le signe certain d'un abaissement de moralité dans notre pays.
U> Lettre de Mttimiiicn £ob«8pierre à PrudJioiniM {fiévotmiiom dt Airw, wmm 179, p. 554).
(2^ ffoniteur duT frimAîre, an II (27 novembre 1793). Ce ne sera qa*après la dicte ée RobMpiem qtm lei oeodres de Màrat sepoHt transportée» au Panthéon.